lundi 9 décembre 2013

De rouille et d'eau




San Buenaventura, le 21 mai

On avait passé la journée de la veille à courailler un bed & breakfast, la Casa de los sueños, dont on disait beaucoup de bien. Pour donner une chance à nos sueños un peu malmenés. Une grande maison orange à flanc de falaise qu'on a fini par trouver volets clos, porte aussi, face à la mer. J'aurais eu un sleeping bag, je ne faisais pas un pas de plus. Je m'étalais sur le grand porche et j'espérais que le paysage m'oublie. Dormir dedans aurait de toute façon coûté trop cher. Les rêves se paient, en Baja comme ailleurs.

Résignées, on a pris le char pis on est rentrées à Mulegé. Je boudais, parce que le voyage en panne, pogné dans la rouille du petit confort.

Mulegé, avec rien à voir, personne à embêter, un hôtel même pas charmant, un cocktail de crevettes trop cher. On a acheté du stock à piña colada pour le moral, mais on était trop claquées pour s'en claquer. Dodo, ça ira mieux demain. 

Et je ne sais pas si c'est la magie de la Casa de los suenõs qui a opéré, mais le no man's land fantastique, le pays d'Oz qu'on s'apprêtait à trouver le lendemain, j'ai parfois l'impression que je l'ai rêvé.

Sur la route qui nous menait jusqu'à La Paz si on ne trouvait pas de halte intéressante à faire, on a vu la plage en contrebas, avec le resto qui s'annonçait sur une petite affiche. 

— Salut, on cherche un endroit pour passer la journée, et la nuit, a dit dans une supplique ma face désespérée.

— Mmmm, je ne peux pas vraiment vous aider les filles. Je n'ai qu'une maison à louer. C'est cher... 140$ la nuit, même à ce temps-ci de l'année.

— Ok. Je peux aller aux toilettes au moins?

— Ok.

Je ne sais pas si c'est la supplique, ou si c'est la force de la rencontre, parfois, entre des gens qui se parlent comme s'ils se connaissaient déjà, mais quelque chose s'est passé. Olivia est sortie du resto pendant qu'on s'apprêtait à repartir bredouille.

— Combien vous êtes prêtes à mettre?

Pour 70$, elle nous louait le shack du bout de la plage, avec trois chambres, une cuisine, un salon, deux portes patio déglinguées.

— Je vis ici avec mon mari, Mark, et son fils Nathan. Ils sont partis pêcher.

Deux américains. Pis elle, belle Mexicaine qui casse son anglais juste un peu.

Nathan est arrivé, bronzé comme quelqu'un qui ne porte jamais de chandail, la mer dans les yeux. Ce gars-là est un homme-poisson qui a bleui du dedans à force d'air marin et de bouillons salés. 

— J'ouvre toujours les yeux dans l'eau, même si ça pique un peu.

Pas trop habitué de voir trois filles débarquer en short sur son perron, il nous a amenées à travers les vagues faire un tour dans la baie. On a accosté sur la Dead dog beach alors que la lumière de l'après-midi était déjà belle.

— Dead dog parce qu'on y enterre nos chiens.

On est rentrés quand les vagues commençaient à remplir le petit bateau, avec de l'eau dans le gaz, le regard sur la houle qui roulait comme autant de dauphins.

On s'est rincées à l'eau claire et Ge a gardé le sel dans ses cheveux pour le look de plage et les yeux bleus de Nathan. Rendez-vous au resto dont on n'était séparées que par un shack. Nous attendait déjà un bloody ceasar, ou presque, et on l'a bu accoudées au bar, pendant qu'Olivia classait des affaires.

Un cowboy est passé après son shift. Je dis cowboy parce qu'il en avait au moins le chapeau, et qu'il parlait un peu comme Bugs Bunny avec un accent texan. Du cowboy, il avait en fait l'accent, le chapeau et la monture; c'était le chauffeur du patron de la compagnie minière locale. Il est reparti après avoir calé deux bières, n'en a pas pris une pour la route, même si Nathan a dit que c'était dans ses habitudes. Du cowboy, il avait l'accent, le chapeau, la monture, et la soif vorace de tout ce qui se boit. Les yeux de jeunes filles avec.

J'ai regardé la série Chicago-Detroit avec Scott, vieux routier à la barbe blanche et aux airs de motard venu de Vancouver jusqu'à San Buenaventura en 2010, incapable ou presque d'en décoller depuis. Seul client de la plage, du resto, seul touriste de toute la Baja, aurait-on dit ce soir-là. Lève le coude tous les soirs avec Mark, Nathan et Olivia. 

Nous étions ce soir-là les invitées d'honneur au pays d'Oz, loin de toute. Mais tellement proches d'eux.

Scott a planté son mobile home à côté du resto. 

— L'air marin va me le bousiller, déjà, la rouille avance.

Je prenais pour Detroit, lui pour Chicago. Deux solitudes jusque dans le hockey. J'ai gagné, et ils ont lancé des pieuvres sur la glace.

— Parce qu'avant, ça prenait huit matchs pour gagner la coupe, ou quelque chose du genre, a dit Scott.

Nathan ne regarde pas vraiment le hockey. Son sport, c'est le water-polo.

J'ai mangé une platée de poisson grillé et j'ai joué au pool en buvant encore un autre bloody mary, entourée des lumières de Noël qui clignotent et des 3000 stickers qui ornent les murs du resto. «Try living», qu'ils disaient, ou encore «Don't drink and drive, you could hit a bump and spill your beer.» Et encore plein d'autres choses. J'ai gagné au pool, puis perdu, puis je suis retournée jaser avec Scott qui regardait les récapitulatifs sportifs de la journée, seul au bar.

— Ça devient plutôt ennuyant ici, parfois. D'ici juillet, ça va être plate à mourir, parce qu'il n'y aura plus personne. Rien à faire, sauf se saouler la gueule.

Il a ri, puis avalé les dernières notes dans une gorgée de bière.

— Mais pas tous les jours. Pas tout le temps... Ça use.

— Comme l'air marin, j'imagine, ça rouille.

Il m'a regardée, a souri tristement, et a pris une autre gorgée.



vendredi 6 décembre 2013

Le prix du fromage




San Ignacio, le 18 mai 2013

Manuel est venu nous chercher dans sa minivan pleine de cossins, dont un freezbee rouge de la Fête du Canada. Un petit homme maigre dont l'épaisse moustache grise dissimulait la moitié du visage de rongeur.

Para servirlas, qu'il a dit.

Il a tenu parole, nous guidant à travers les cactus et la neblina matinale, en s'arrêtant pour les candélabres géants et les panoramas encore plus grands. Pueden sacar fotos. Le chemin était cahoteux, comme ma face de neblina matinale.

On s'est arrêté dans une fermette pour commander une petite quantité de fromage pour le retour. À gober au couteau avec des avocats et une mangue.

Arrivées au ranch en même temps que le soleil, on est passées par la toilette de la tía à l'oeil de pigeon, pendant que les petits finissaient leur déjeuner. Le plus jeune ne voulait pas manger. Me regardait l'air amusé. Il y avait dans cette maison des poules, des casseroles et un filet qui contenait des choses.

— Bonne journée à l'école, petit. Tu devrais manger un peu.

On est parties avec Guillermo, ranchero et guide touristique, vers les peintures rupestres des grottes voisines. Grimper le cañon en Converse dans la chaleur et la poussière. Mon âme de cowboy était ravie. Et même plus. J'aurais voulu changer de personnage avec la tía.

On a pris la pause du midi dans une grotte ombragée où je me suis assise dans la crotte de chèvre pour éviter les rochers qui cachaient peut-être des serpents à sonnettes (moi, âme de cowboy, j'ai appris ça dans mon livre).

Guillermo a parlé de son fromage qui ne se vendait pas bien.

— Ils te l'achètent à un prix dérisoire. Le marché est submergé.

Comme si tous les rancheros de la cordillère ne produisaient que du fromage.

Guillermo vit dans un ranch à trois kilomètres de celui de la tía à l'oeil de pigeon. Il a deux mules et des chèvres. Fabrique du fromage, travaille le cuir et les touristes. La bouffe est trop chère, le pétrole aussi, mais la vie est généralement bonne dans le campo. Pas question de le quitter, malgré le prix du fromage.

Sur le chemin du retour, j'ai glissé une roche dans mon sac sans savoir qu'elle servirait plus tard de presse-papier pour les factures en attente de classement. La vie est ironique, et le prix du fromage aussi.

***

En rentrant, nos tempes élançaient d'un mal de tête d'effort et de soleil. Tout le monde voulait faire la sieste sauf moi, et il me semblait que la Casa Lereé m'avalait et me soustrayait au Mexique. Je suis sortie sur la place en quête d'un CD, n'importe lequel, juste un CD, parce qu'il n'y a pas un poste de radio dans la Baja Sur, même pas un poste qui griche pour accompagner le paysage mélancolique et douloureusement beau. J'ai pas trouvé de CD, mais la marche est douce, et avec elle le vagabondage de l'esprit.

Mon pédicure de plage commence à s'écailler. Je prends tout juste le rythme du voyage, alors que c'est presque le moment de partir. C'est aussi ce que les vieux disent de la vie.

La deuxième photo est de Fanny Lévesque. Y figurent moi, mon âme de cowboy et Guillermo.

mardi 12 novembre 2013

Un lion dans le jardin




San Ignacio, le 16 mai 2013

Quand la Casa Lereé toute bleue finit par ouvrir, c'est Juanita qui nous accueille les cheveux blancs en chignon dans une robe traditionnelle brodée fantastique.

— Je les achète dans les boutiques de Loreto.

Elle a le teint basané et un visage de cuir, on dirait. S'accroche à son balai.

— Vous voyez ces petites baies sur le sentier? Ne pilez pas dessus, je vous prie, elles tachent le pavé.

Oui, madame. Juanita a cette dignité que l'on refuse de trouver ridicule. Parle tellement lentement que tout est important dans sa bouche. Ces robes qu'elle porte comme des objets précieux, m'apparaissaient vulgaires à Loreto. Comme quoi tout est dans la grâce et la manière.

La Casa s'ouvre sur une cour intérieure comme vous n'en avez jamais vu. Un jardin de sable doux où se sont accumulés les objets. Équestres, surtout. Et des photos des ancêtres rancheros qui ont l'air de fantômes dans la librairie. Juanita accumule les souvenirs comme les cheveux blancs.

Ce jardin. Écrin sédentaire dans une oasis de nomades. Le désert et l'oasis. La condamnation à avancer sans cesse, puis l'invitation à rester se reposer.

L'accumulation d'objets, résultat de la sédentarité. Le désert et la mobilité forcent la légèreté. L'oasis ne craint pas la lourdeur d'un panier de basket qui sert une fois l'an, quand une touriste qui tourne comme un lion en cage tire à répétition un ballon hypnotique qui cogne contre la planche de bois dans un nuage de poussière.

De San Francisco, Juanita voyageait et a choisi de rester ici dans l'oasis, avec son visage de cuir.

De nomade, elle s'est sédentarisée ici. Elle voit la vie par son jardin et sa maison fabuleuse. Comme dans fable.

Un jardin comme une cage douce et fleurie. Le confort est la prison du corps. L'oasis est la mort du désert et de ce qu'il provoque en l'homme.

Un jardin à défendre, un arbre soigneusement taillé que l'on croit donc nous appartenir. Un jardin qu'une tempête peut balayer. Un jardin à échapper aux mains des éléments.

Il y a deux types de personnes dans la vie: ceux qui sont ce jardin, et ceux qui sont le vent qui le balaie. Je pense que je suis le vent. Et je n'arrive pas à décider si c'est de bon augure. Alors je tire le ballon de basket contre la planche.

Ce que ça fait chier de marcher sur la pointe des pieds, la nuit, pour ne pas écraser les baies en allant aux toilettes.

lundi 16 septembre 2013

À l'ombre d'un laurier




San Ignacio, 16 mai 2013

Arrêt pour dîner dans une ancienne ville minière. On épluche notre concombre face à la mer, assises dans les marches du dépanneur. Le char est parké le long du malecón, qui ici longe la falaise.

Santa Rosalía, t'as l'air hanté, et les hommes en exil venus travailler chez toi, aussi.

Repartir pour un dernier stretch, quitter la côte rassurante, détaler dans le désert, entre les volcans.

Arriver à San Ignacio à travers une palmeraie qui tout à coup prend la place de la roche. Qui tout à coup prend toute la place.

La dueña de l'auberge dort jusqu'à 16h, et le village aussi. Le désert dresse des remparts contre la vitesse, et les guichets automatiques.

Le grand arbre qui nous abrite sur la place centrale perd ses feuilles, qui tombent en cliquetant. Un laurier.

La madame de la tienda écoute ses programmes de l'après-midi comme mon grand-père. Une dizaine de cannes sur une tablette, quelques bonbons, un chien qui dort dans l'arrière cour, et une odeur de tarte aux pommes. Et son plancher de bois qui a l'air d'avoir 100 000 ans.

On attend que l'auberge ouvre.

San Ignacio, sa rivière, les gens et les palmiers qui s'y sont agglutinés. Le silence, et les feuilles de laurier qui tombent en cliquetant. J'écris parce que sinon j'aurais rien à faire.

Dans les rues, il y a trois pick up poussiéreux pour un petit char. Ce qui me fait dire que si, comme nous, on n'emprunte que la 1 toute lisse, on rate l'essence de la Baja. La Baja se parcourt en truck, sur des chemins de gravelles. La vie aussi, tiens. Je vais écrire ça au-dessus de mon lit, pour les nuits sans sommeil. La vie se parcourt en truck, sur des chemins de gravelles.

Quand j'étais (plus) jeune, je croyais que j'étais une voyageuse hors pair. Mais c'est faux. Je me contente trop souvent de la 1. On a toujours tort de croire qu'on a raison. La vie enseigne l'humilité. Et assassine les certitudes.

C'est dangereux de se rendre compte de ce genre de chose un après-midi silencieux, à l'ombre d'un laurier. Pourrait me prendre l'envie de rester ici, sur ce banc de parc, avec les certitudes qui me restent encore. Pourrait me prendre l'envie de ne pas remonter dans le truck.

lundi 9 septembre 2013

La confiance




Isla Espiritu Santo, 13 mai

Tôt le matin, lumière de Baja, difficile de quitter le seul lit double à moi toute seule où j'ai pu faire l'étoile de tout le voyage. Mais je me lève quand même. Parce que c'est jour de beauté.
Ils ont du mal à ouvrir la shed à wetsuits, qui résiste aux assauts. Jusqu'à ce qu'ils trouvent la bonne clé. Ils ont la peau dorée, l'âme aussi un peu, sûrement, à force de donner des cours de plongée et de sortir en excursion de kayak.
Je me choisis des palmes et comme une pro je sais qu'il faut marcher en reculant parce que je mettais celles de mon père quand j'étais petite. Pour nager dans ma 24 pieds.
On part dans une petite barque avec Juan, et trois sandwichs au fromage. Il fait encore frais sur la mer. Un dauphin saute et reluit à deux mètres de la barque. C'est jour de beauté, j'ai dit.
Kayak parmi les crabes, sous les voûtes de lave figée, rose, mauve, name it, ça se peut même pas. Le soleil plombe impitoyable et nous fige, rose, mauve, name it, on sortira pas de la vivante, mais on sera mortes au paradis.
Je fais glisser les pagaies doucement dans l'eau. Quand la partie submergée émerge, l'eau de mer me dégoutte sur les cuisses, salvatrice. Je me jette à l'eau, dans la baie déserte, et je n'en reviens pas de voir mon ombre au fond sur le sable blanc. C'est silencieux, le paradis.
Plus tard, on s'arrête dans encore une autre baie déserte, immense. Bleue, évidemment. Des oiseaux ont fait un immense nid de branchailles. Ils sont 200 à tournoyer au-dessus de nos têtes. Je saute en bas de la barque pour nager un peu. Ça sent la merde d'oiseau cuite au four.


La peau pleine de rayons. Le coeur liquide, et turquoise. La tresse salée.


Dernier arrêt avant de rentrer. Autre baie, même bleu. Les filles vont explorer la plage. Comme je suis déjà un peu blasée, je pique une jasette à Juan.

— Il y a beaucoup moins de touristes qu'avant par ici. Le gouvernement les draine tous vers Cancún, ou Cabo San Lucas.

Cherchez pas, au Mexique, si c'est la faute à quelqu'un, c'est la faute au gouvernement.

— C'est sûr que parfois les touristes ont peur. De la violence. Mais ici, il n'y en a pas vraiment. C'est sûr que bon, un gars, comme moi, il y a pas longtemps, il avait amené des filles en excursion sur son bateau, et il les a violées. Mais ce ne sont pas tous les Mexicains, qui sont comme ça.

— ...

— Comme vous, vous pourriez être mes filles. Je n'oserais pas.

— ...

— ...

— Je le sais, Juan, que vous êtes pas tous comme ça. Mais quand même, ce genre de sujet-là revient souvent dans vos bouches, et on finit par se demander si c'est pas justement parce que vous y pensez un peu tous. Un peu, au moins. Parce que c'est banal, vois-tu, tellement que tu oses m'en parler comme ça, au paradis.

Ben non, j'ai pas dit ça. J'étais en maillot, au milieu de la mer.

J'ai dit:

— On le sait, que vous êtes pas tous comme ça. Le fait est qu'on n'a pas le choix de faire confiance aux gens, quand on voyage. Pourquoi vous montreriez votre paradis à du monde qui vous prend pour des truands, sinon? On n'a qu'à rester chez nous. C'est un échange, le voyage. Je te fais confiance, tu me fais confiance. Tu ne me connais pas, toi non plus.

— Qu'est-ce que tu fais dans la vie?

— Journaliste.

— Ahh ici au Mexique pour les journalistes, c'est très dangereux, il y en a beaucoup qui se font tuer.

Esti, Juan, on change-tu de sujet? C'est jour de beauté, j'ai dit.


Les photos sont de Fanny Lévesque.

samedi 7 septembre 2013

Flashback

On s'offre un flashback aujourd'hui. Parce que j'ai accueilli tout à l'heure des amis de retour du Costa Rica, et que leurs histoires et leurs sourires m'ont rappelé un carnet d'avant ce blogue. Un carnet de cuir fermé par un lacet. Et je me suis fait un plaisir d'aller me vautrer dedans en rentrant chez moi. 
C'était il y a quatre ans. Déjà. Un voyage au Costa Rica, avec des croches au Nicarágua et au Panamá. Un mois, avec mon chum. 
Cette histoire est celle d'un voyage pour lequel on était partis avec 30 lbs de stock chacun, et duquel on est revenu avec un sac d'école tout petit, tout petit sac d'école. Un, à deux. Des suites d'une mésaventure dans un taxi nicaraguayen, mésaventure qui implique d'être dropés quelque part dans une bananeraie près de Manágua. Le traumatisme passé, j'avais enfin pu écrire ces quelques lignes dans mon carnet de cuir lacé. 
Ce flashback un peu naïf et maladroit est une histoire de voyage. Une histoire du voyage qui m'a appris à voyager. J'pense.


Quepos, Costa Rica, 15 juin 2009


Des bottes en rubber qui frottent pendant six heures (de marche intensive dans les montagnes) sur des mollets dénudés, ça laisse de jolis trous dans la peau.

Y a quelqu'un, quelque part au Nicarágua, qui a tous mes pantalons. Depuis deux semaines, on voyage avec un sac disons... format réduit. De nos 60 livres de sac à dos du départ, on s'est retrouvé avec plus rien.

— On fait quoi, Véro, on se retrousse les manches et on continue?

— Quelles manches? Y m'ont laissé une camisole.

Même sans manches, on a pris la décision de continuer. On s'est reconstruit vite fait un petit sac, et on a levé l'ancre. À voyager sans rien, on se sent constamment comme quelqu'un qui a quitté la maison en vitesse.

On a perpétuellement l'impression d'avoir oublié quelque chose. Et c'est la dernière affaire qu'on souhaite, parce oublier une chose quand t'as juste cinq choses, ça fesse.

Mais on a tout. Tout ce qui faut, du moins. Sauf peut-être des pantalons.

Pour le voir de façon positive, on peut dire qu'on a optimisé notre mobilité. Des oiseaux migrateurs, on dirait. On n'emporte que nos plumes.

Par ici, ils n'ont pas l'habitude de voir des touristes avec un tout petit bagage. Quand on veut remettre la clé de notre chambre d'hôtel pour sauter dans le premier bus, le dueño rit de notre gueule en nous disant de la garder.

— Non m'sieur. On part pas pour la journée. Si on la garde, tu risques de jamais la revoir.

— Vous allez où?

On va droit devant. On va là où on a envie d'être. Et on a les mêmes bobettes qu'avant-hier.


lundi 15 juillet 2013

Les derniers survivants




La Paz, 12 mai 2013

Accoster sur la Baja par La Paz, c'est arriver les deux pieds dans l'eau turquoise qui clapote sur les berges blanches devant les remparts des montagnes mauves. Le port n'en est pas un de plaisance, point de départ des marchandises qui ravitaillent le sud désertique de la presqu'île. Parce qu'il faut traverser la mer de Cortéz à Mazatlán ou à Los Mochis, sinon c'est le détour terrestre tout au nord, 1200 kilomètres plus loin.

Pendant que les truckers reprennent possession de leur chargement, on prend un collectivo avec deux Anglais et leur matériel de plongée. À nous cinq, on vient ravitailler la presqu'île en touristes en prenant avec joie le chemin qui s'éloigne de Los Cabos.

Dans nos sacs, un vague itinéraire décidé un après-midi il y a plusieurs mois. Des points sur une carte en papier glacé, au cas où il y aurait de la pluie.

Et pourtant. Et pourtant même les cactus se meurent sur la route qui mène au malécon de La Paz.

Passé les installations de pisciculture, on s'est décollé les cuisses du banc de la minivan pour prendre une chambre dans une petite auberge où des draps blancs séchaient au soleil dans la cour intérieure. Ge a lavé son linge à la main dans le lave-linge à l'ancienne pendant que Fann et moi allions faire un tour sur le Malécon.

Promenade entre les poubelles en forme de tortues marines et de dauphins sur la longue promenade pavée en bord de mer. La Paz a la paix d'une wannabe station balnéaire. Et des tacos de poissons délicieux qu'on tasse avec un grand verre de jus d'hibiscus.

Une wannabe station balnéaire qui vivait jadis de l'exploitation perlière. Ouep. Quand la perle est la ressource naturelle principale, ça en dit long sur la couleur de l'eau. Mais une maladie mystérieuse a décimé la colonie dans les années 40, et l'industrie a perdu sa nacre. Plus jamais de petites billes blanches pour sortir des eaux limpides et aller se pendre à vos cou.

Alors voilà, on les ravitaille en touristes.

Après une nuit sur la terre ferme dans une chambre qui ne contenait rien du tout mais tout ce qu'il faut pour vivre, on est parties sortir les pêcheurs de leur torpeur pour voir qui nous amènerait à la baie de Balandra, chaudement recommandée par une Mexicaine croisée au dessus d'un desayuno à Mazatlán, sur le continent que l'on sentait déjà à des lieux.

Finalement, avec notre sens de l'aventure au max après une nuit dans le traversier, on a pris le taxi d'un type qui somnolait sur un banc, à l'ombre.

Balandra, comme un cratère immense rempli de sable blanc où l'eau s'étend tout à fait turquoise et peu profonde dans un demi-cercle creux comme un fer à cheval entouré de montagnes mauves. Un décor de fin du monde.  Les derniers survivants de la société des loisirs, en shorts et en gougounes.

D'où l'obligation de transformer les poubelles de bord de mer en tortues marines.

samedi 13 juillet 2013

La soupe




Mazatlán - La Paz, 11 mai 2013

On avait mis le cadran à 5h30 pour voir le soleil ressurgir de notre bord du monde comme le Déchiqueteur des Ninja Turtle qui sort du tas de vidanges un point dans les airs. Sortie au bout du couloir beige, en tanguant un peu.

Emmitouflées dans les couvertes de polar bleu à l'effigie du traversier de truckers, on attendait dans la pénombre avec l'air de femmes afghanes tournées vers La Mecque. Se dessinait à l'horizon un arc-en-ciel de couleur par strates sur l'océan d'huile violette. Sans un mot, on espérait que les rayons viennent nous réanimer, la face au vent, encore, toujours.

Le tapage incessant du grand bateau de fer, et l'odeur du desayuno qui cuisait en bas dans les cuisines et qui remontait par la ventilation. Assises derrière la rambarde blanche pas du tout five stars.

Il s'est finalement montré comme un oeil au-dessus de la grande sopa de mariscos qu'il a commencé à faire reluire. Me prennent des envies de devenir océanographe pour dresser la carte de cette palissade liquide et infranchissable quand elle semble vouloir m'aspirer comme ce matin-là.

On est descendues prendre un desayuno de truckers avec des hommes qui boivent du Coke avec leurs oeufs au lard. Leur chargement — licite ou illicite — et nous toucherions bientôt terre sur la Baja qui dessinait ses montagnes terreuses à l'horizon. En attendant, je faisais le plein du large en avalant de grandes gorgées de vent sur le pont, fin crachin salé sur la peau collante.


jeudi 11 juillet 2013

Checkpoints





Mazatlán, 9 mai 2013

António nous sert de la limo au resto du bout de la rue. La rue de la mer. Il a fallu 16 heures de bus et trois checkpoints militaires pour arriver là, les cuisses blanches dans nos shorts. Le soleil délie les nœuds du voyage, mais pas seulement ceux-là. Mazatlán, la ville endormie sur le flanc, en cuillère avec la mer. Et moi aussi, je suis venue pour dormir en cuillère avec la mer.

La marée monte, avec elle l'eau froide des bas-fonds que chauffe le puissant soleil. Et nos cuisses blanches dans nos shorts. On ne dit pas grand-chose à table, mais y a consensus sur les crevettes dans l'assiette de Fann.

On marche jusqu'au terminus du bateau qui nous fera rejoindre la Baja. Entre les trucks et leurs chargements, au bout du grand parking de poussière, on achète nos billets dans le kiosque climatisé. Demain la mer, les baleines, peut-être. Please, les baleines.

Mazatlán, plantée au bout du Sinaloa déchiqueté par les cartels, comme les nuages effilochés qui le couvrent. La violence d'un pays qui somnole, mais qui se réveille de temps à autre pour se venger, baiser sa femme et boire un coup. La douloureuse beauté de cette autre Amérique.

La douloureuse bonté d'António, roi de la limo.

Môtel de bord de mer pour dormir en cuillère. 1000 checkpoints plus tard. 1000 checkpoints avant d'arriver chez nous. Enfin.


mercredi 10 juillet 2013

Tranches de pain







Des tranches de México alignées comme dans un pain Gadoua, avant qu'on s'échappe vers la côte.


* Un dimanche à México, on a marché jusque sur la petite place San Catarina. Le monde avait sorti leu' chaises de parterre. L'église jaune moutarde, les portes grandes ouvertes, envoyait le sermon aux retardataires qui n'avaient pas pu trouver une place à l'intérieur. On s'est assises à l'ombre. J'ai dessiné l'église jaune moutarde avec un stylo noir pendant que Fann mangeait un sac de chips mexicaines, et que Ge remplissait son cahier. Les chips de Fann ont rapidement gagné le titre de «chips à l'air», mais c'est pas grave parce qu'on les mangeait avec de la sauce Valentina.

* Alors qu'on se rendait à la Maison bleue, ça chantait sur le coin d'une rue où on était arrêtées au feu rouge. Des chants d'église. Ça fait qu'on a fait un détour par la chapelle presbytérienne. Un monsieur nous a accueillies avec le sourire, nous a fourré des recueils dans les mains, et on était tout à coup invitées à la messe. «Jesús me salvo», qu'on chantait trois notes trop haut, en cherchant le tempo. Portées par les dizaines de voix qui s'élevaient, on y arrivait presque. Presque. Le service a commencé. Le pasteur a salué tout le monde, spécialement la femme de Chose, qui a subi une opération. Il a demandé s'il fallait saluer quelqu'un d'autre. Une femme s'est levée: Untel, y est à l'hôpital. Ok, madame, son nom, déjà? Ok, c'est noté, nous le saluons. Démocratie directe. J'aurais voulu demander qu'on salue Bono, mais j'ai pas osé.

* Émerger du métro Salto del agua, c'est comme jaillir, vraiment, jaillir dans la ville. Dans les odeurs de viande grillée et de tortillas fraîche, sur une avenue de boutiques qui vendent exclusivement du matériel d'éclairage. Boules disco, black light, stroboscope, lasers. Une rue. Pour de l'éclairage de party. C'est tout. Ça vous donne une idée.


jeudi 6 juin 2013

La maison bleue






Ciudad de México, 5 mai 2013


En quittant Montréal, on s'était dit une chose à propos du parcours de musées obligatoire: la maison de Frida. La Casa azúl. Et le reste on verrait rendues-là, si les poteries du musée d'anthropologie nous chantaient. Elles n'ont pas chanté assez fort, faut croire. Mais la Casa, elle, elle nous appelait comme une sirène triste et envoûtante du fond de son quartier Coyoacán.

On l'a cherchée en s'arrêtant au dépanneur pour racheter un sac de cacahuètes japonaises, comme ils les appellent ici, sorte de cacahuètes enrobées de pâte craquante. On en a reçu un sac dans l'avion en venant et ça a suffi à nous rendre accros. Les compagnies de cacahuètes japonaises ont le bras aussi long que les pharmaceutiques.

Coyoacán, quartier de bohèmes et de libres penseurs d'alors. D'aujourd'hui? Je ne sais pas. Quartier de vendeurs de peanuts, en tout cas.

Ils avaient en tout cas, les libres penseurs d'alors, de l'espace. Pour penser sous les arbres sous lesquelles le presque-bourg quadrillé respire (et nous aussi, par le fait même. Parce qu'à México, ça se remarque, quand tout à coup on se met à respirer.)

Une maison-musée du dimanche matin presque vide sauf pour la voix chaude et tragique de Chavela Vargas qui résonnait dans le jardin (coup de foudre. J'ai demandé au gars de l'entrée qui chantait dans le vidéo. Il a pris son CB: allo 1-2 une timbrée veut savoir qui chante dans le vidéo. Chavela Vargas. 10-4. Chavela Vargas, une immense chanteuse mexicaine. J'ai passé le reste du voyage à courir après un CD et une légende alcoolique, mais ça, c'est une autre histoire.) (Vous l'avez en bande sonore, cliquez sur la flèche.)

Frida Kahlo respirait donc bien sous les arbres de Coyoacán, dans le jardin fabuleux de sa maison bleue. Une maison-musée ponctuée de tuiles colorées, de poteries flamboyantes, de bonshommes en papier mâché comme des personnages de carnaval déchus, suspendus aux plafonds. Quelques toiles aussi, ses corsets de femme brisée par un accident de bus, son lit tout petit avec un miroir en baldaquin pour lui renvoyer sa face, cette face qui l'a hantée jour et nuit et qu'elle a reproduite sur toile, acharnée, essayant d'en saisir l'âme et la sentant, dirait-on, glisser chaque fois entre ses doigts dans un sillage multicolore.

Et cet atelier. Grandes fenêtres à carreaux pour laisser entrer le jardin bleu et vert et les oiseaux de la cour. Une serre, presque, pour laisser fleurir les plantes tropicales et mûrir les melons dans les tableaux. Un immense chevalet de bois qui aurait aussi pu servir de guillotine. Trancher sa tête pour mieux la peindre. 

Je suis sortie dans la ville-mer inspirée par cette femme si forte de son immense fragilité. Cette femme qui par sa condition avait seulement le choix entre l'originalité et la tristesse. Elle a choisi les deux.

Après ça, aurait fallu que les poteries du musée d'anthropologie chantent comme Chavela.

vendredi 31 mai 2013

Le tourbillon






 


Ciudad de México, 4 mai 2013

Au sortir de l'aéroport, les indications pour le métro faisaient défaut le long du boulevard — la route Miguel Lebrija, premier aviateur mexicain à voler au-dessus de la Catedral Metropolitana, más grande de las Américas —, alors on a demandé le chemin trois fois dans un espagnol rouillé mais dont content d'être là. Gracias, tellement gracias.

Passé le mini souk de DVD copiés, de burritos dorés et de portemonnaies préfabriqués, l'entrée de métro en escaliers, abajo.

Station Pantitlán, más grande del metro de México, bout de la ligne jaune. Avant la plus grande station de métro, il y avait à cet endroit un tourbillon qui malmenait les embarcations aztèques naviguant sur le lac de Texcoco. Ils avaient donc planté là deux duo de drapeaux croisés en guise d'avertissement. Pantitlán serait le mot en langue náhuatl pour «entre drapeaux».

Au sortir de l'aéroport, arriver dans le tourbillon, donc.

Le lac Texcoco n'est plus (ou presque plus), mais une ville-mer a poussé à sa place. Le métro de Mexico s'étend comme la ville mais un peu moins, quand même, alors en plus de la ligne jaune, il y a aussi une ligne jaune-orange. Une ligne vert émeraude et une ligne kakhi. Une ligne bleue, et une ligne turquoise. Une rose et une fuchsia. Ça fait qu'ils leur donnent plutôt des numéros, ça simplifie les rendez-vous.

Ride de métro interminable à cause d'une panne de service (même wagons que la STM, je dis ça d'même). Les Chilangos (le surnom que le reste du pays donne aux habitants de la ville de México) qui dorment suspendus aux rampes du plafond. Debout. Comme des chevaux. Nous trois, sac au dos, avec tout en tête sauf le goût de dormir.


Sorties du métro Zócalo sur le Zócalo. Pas un coin de rue en haut, ou en bas. Sur le Zócalo. Grimper l'escalier, arriba, devant le palais présidentiel qu'on n'a pas visité malgré les fresques de Rivera. Sorties sur le Zócalo dans l'après-midi du Distrito Federal, le nom pas du tout littéraire de la ville-mer et mère.

La Catedral dominée avant l'heure par Miguel Lebrija pointait dans le smog qui s'est jeté sur nos gorges malmenées par l'avion comme de la poussière de craie sur des doigts de prof. Des chamans improvisés (ou pas, qui peut savoir quand un chaman l'est de longue date?) faisaient brûler un mélange d'herbes odorantes pour que les passants se jettent dedans en échange d'une poignée de change, pour en sortir purifiés. Ça marche comme un Brita, à ce qu'on dit.

J'ai pas payé, mais j'ai tendu le bras dans le nuage, t'à coup. Le parvis plein de monde, México tous jeunes dehors un samedi après-midi sur le Zócalo, pas une rue en haut ou en bas.

Déposés, nos bagages dans la chambre aux lits mauves dont les casiers mal placés résonnent comme des gongs quand on ouvre la porte trop vite et que s'y cogne la poignée. Holááá, on est arrivées. Les volets ouverts, je prends la rue en photo, même le carrelage.

L'impression de marcher dans mes propres pas qui pourtant ne m'ont jamais conduite jusqu'ici. J'ai l'impression pleine de prétentions. L'impression d'arriver chez nous, de sortir d'une théière où le thé était frette depuis longtemps. Yessir, je m'appelle encore Verónica.

Mon fantomatique moi-je-me sorti droit de l'hiver pour venir respirer la poussière, le dioxyde de carbone, et les vapeurs de viande grillées dans la ville-mer. Au moins un petit temps, passer le mini souk de DVD copiés, de burritos dorés et de portemonnaies préfabriqués avant la grande échappée dans le désert.

mercredi 30 janvier 2013

Jamais tout seuls




C'était un mercredi comme un dimanche, de ceux qui vous foutent les blues comme on enfile une cape. Si j’avais fait jouer à ce moment-là Martin Léon Hey Lou (c’est pas vraiment Hey Lou mais je ne connais pas le vrai titre), j’aurais crié «j’veux changer de personnage», comme la femme de ménage; Lou, arrête de brailler.

Je suis sortie en coup de vent, en prenant mon appareil photo autour du cou comme un gilet de sauvetage bien trop cher.

Faisait 8 degrés, trop habillée, parce que la semaine dernière c’était 30 de moins. La ville suait comme le joggeur-sourire-étampé-dans-la-face que j’ai croisé sur le trottoir quasiment nu. Le trottoir, je veux dire. Vraie piste à joggeurs libérés. Frette chaud frette chaud, hiver hammam dans la vapeur.

Les buildings du centre-ville au loin à l’est, rassurants comme des phares; y aura toujours du monde.

Dans les vitrines illuminées, de la vie de ville. Un barbier affalé dans un fauteuil en train de texter, une coiffeuse, ceinture blanche, chandail de dentelle, cheveux de fer plat faisait le tour d’oreille d’un monsieur ben content qu’on lui joue dans les cheveux et qu’on porte un gilet de dentelle. Jamais tout seuls.

Dans la porte d’un pawnshop qui vendait des chaudières, un jeu de Power Rangers et une télé du temps où elles ne s’accrochaient pas au mur, une affiche sommait les visiteurs de laisser leur sac à l’entrée, pour qu’on leur vole pas leurs affaires volées.

Ça sentait le poulet tandoori sur la rue Centre alors j’ai traversé le canal sur un pont que je trouverai toujours très beau. Dans Saint-Henri, c’était trame olfactive PFK. Végétarienne tant qu’on voudra, y a pas à dire, je me battrais encore pour un bout de peau. De poulet, je veux dire.

J’ai fait un tour sur le terrain de baseball éclairé comme si toute notre américanité en dépendait, un soir de hockey, vide sous la neige. Je l’ai pris en photo, et suis rentrée boire un latte fancy dans un verre de vitre, dans un café qui porte le nom d’un couple. Esti.

Du monde tout seul travaillait sur des laptops entre deux textos. Un fléau: plus jamais tout seul, alors quand on l’est, on a le lion qui tourne en rond. 

En sortant, j’ai mis Simon & Garfunkel pour m’apitoyer sur mon sort. Ma préférée du best of, la 4, parce que c’est une trame sonore de toute seule. Et pis El condor pasa, parce que, bon. Celle-là se passe de raison.

De moins en moins de brume sur la ville qui refroidissait doucement.

J’ai reçu un texto, moi aussi. Mon amie coupait des patates pour faire un pâté chinois. On s’en dit des affaires intéressantes; jamais tout seuls.

Je suis passée devant chez nous pour aller me chercher une quille de Trois Pistoles dans mon dépanneur qui s’appelle Bière froide. Pas de chichis. Le garçon portait son manteau d’hiver, comme d’habitude. La bière était dans le frigidaire, mais je le soupçonne de ne pas le partir, dans le fond. Bière froide, commis gelé.

— Des gars viennent de se sauver en courant avec une caisse de bière sans payer.

— Merde... Ça t’arrive souvent?

— À moi, c’est la première fois. Ça fait deux mois que je travaille ici. 

J’aurais pu rester pour jaser, partager ma Trois Pistoles, le guérir de son stress post-vol à l'étalage, mais je ne savais pas quoi dire. Je me suis sauvée, moi aussi. 

On est tous un peu tout seul, mais on le choisit. Oh, comme on le choisit.

Ça fait que je suis rentrée me faire des rouleaux de printemps dans le pire accord bière-mets que j’ai fait de ma vie.