vendredi 6 décembre 2013

Le prix du fromage




San Ignacio, le 18 mai 2013

Manuel est venu nous chercher dans sa minivan pleine de cossins, dont un freezbee rouge de la Fête du Canada. Un petit homme maigre dont l'épaisse moustache grise dissimulait la moitié du visage de rongeur.

Para servirlas, qu'il a dit.

Il a tenu parole, nous guidant à travers les cactus et la neblina matinale, en s'arrêtant pour les candélabres géants et les panoramas encore plus grands. Pueden sacar fotos. Le chemin était cahoteux, comme ma face de neblina matinale.

On s'est arrêté dans une fermette pour commander une petite quantité de fromage pour le retour. À gober au couteau avec des avocats et une mangue.

Arrivées au ranch en même temps que le soleil, on est passées par la toilette de la tía à l'oeil de pigeon, pendant que les petits finissaient leur déjeuner. Le plus jeune ne voulait pas manger. Me regardait l'air amusé. Il y avait dans cette maison des poules, des casseroles et un filet qui contenait des choses.

— Bonne journée à l'école, petit. Tu devrais manger un peu.

On est parties avec Guillermo, ranchero et guide touristique, vers les peintures rupestres des grottes voisines. Grimper le cañon en Converse dans la chaleur et la poussière. Mon âme de cowboy était ravie. Et même plus. J'aurais voulu changer de personnage avec la tía.

On a pris la pause du midi dans une grotte ombragée où je me suis assise dans la crotte de chèvre pour éviter les rochers qui cachaient peut-être des serpents à sonnettes (moi, âme de cowboy, j'ai appris ça dans mon livre).

Guillermo a parlé de son fromage qui ne se vendait pas bien.

— Ils te l'achètent à un prix dérisoire. Le marché est submergé.

Comme si tous les rancheros de la cordillère ne produisaient que du fromage.

Guillermo vit dans un ranch à trois kilomètres de celui de la tía à l'oeil de pigeon. Il a deux mules et des chèvres. Fabrique du fromage, travaille le cuir et les touristes. La bouffe est trop chère, le pétrole aussi, mais la vie est généralement bonne dans le campo. Pas question de le quitter, malgré le prix du fromage.

Sur le chemin du retour, j'ai glissé une roche dans mon sac sans savoir qu'elle servirait plus tard de presse-papier pour les factures en attente de classement. La vie est ironique, et le prix du fromage aussi.

***

En rentrant, nos tempes élançaient d'un mal de tête d'effort et de soleil. Tout le monde voulait faire la sieste sauf moi, et il me semblait que la Casa Lereé m'avalait et me soustrayait au Mexique. Je suis sortie sur la place en quête d'un CD, n'importe lequel, juste un CD, parce qu'il n'y a pas un poste de radio dans la Baja Sur, même pas un poste qui griche pour accompagner le paysage mélancolique et douloureusement beau. J'ai pas trouvé de CD, mais la marche est douce, et avec elle le vagabondage de l'esprit.

Mon pédicure de plage commence à s'écailler. Je prends tout juste le rythme du voyage, alors que c'est presque le moment de partir. C'est aussi ce que les vieux disent de la vie.

La deuxième photo est de Fanny Lévesque. Y figurent moi, mon âme de cowboy et Guillermo.

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