Isla Espiritu Santo, 13 mai
Tôt le matin, lumière de Baja, difficile de quitter le seul lit double à moi toute seule où j'ai pu faire l'étoile de tout le voyage. Mais je me lève quand même. Parce que c'est jour de beauté.
Ils ont du mal à ouvrir la shed à wetsuits, qui résiste aux assauts. Jusqu'à ce qu'ils trouvent la bonne clé. Ils ont la peau dorée, l'âme aussi un peu, sûrement, à force de donner des cours de plongée et de sortir en excursion de kayak.
Je me choisis des palmes et comme une pro je sais qu'il faut marcher en reculant parce que je mettais celles de mon père quand j'étais petite. Pour nager dans ma 24 pieds.
On part dans une petite barque avec Juan, et trois sandwichs au fromage. Il fait encore frais sur la mer. Un dauphin saute et reluit à deux mètres de la barque. C'est jour de beauté, j'ai dit.
Kayak parmi les crabes, sous les voûtes de lave figée, rose, mauve, name it, ça se peut même pas. Le soleil plombe impitoyable et nous fige, rose, mauve, name it, on sortira pas de la vivante, mais on sera mortes au paradis.
Je fais glisser les pagaies doucement dans l'eau. Quand la partie submergée émerge, l'eau de mer me dégoutte sur les cuisses, salvatrice. Je me jette à l'eau, dans la baie déserte, et je n'en reviens pas de voir mon ombre au fond sur le sable blanc. C'est silencieux, le paradis.
Plus tard, on s'arrête dans encore une autre baie déserte, immense. Bleue, évidemment. Des oiseaux ont fait un immense nid de branchailles. Ils sont 200 à tournoyer au-dessus de nos têtes. Je saute en bas de la barque pour nager un peu. Ça sent la merde d'oiseau cuite au four.
La peau pleine de rayons. Le coeur liquide, et turquoise. La tresse salée.
Dernier arrêt avant de rentrer. Autre baie, même bleu. Les filles vont explorer la plage. Comme je suis déjà un peu blasée, je pique une jasette à Juan.
— Il y a beaucoup moins de touristes qu'avant par ici. Le gouvernement les draine tous vers Cancún, ou Cabo San Lucas.
Cherchez pas, au Mexique, si c'est la faute à quelqu'un, c'est la faute au gouvernement.
— C'est sûr que parfois les touristes ont peur. De la violence. Mais ici, il n'y en a pas vraiment. C'est sûr que bon, un gars, comme moi, il y a pas longtemps, il avait amené des filles en excursion sur son bateau, et il les a violées. Mais ce ne sont pas tous les Mexicains, qui sont comme ça.
— ...
— Comme vous, vous pourriez être mes filles. Je n'oserais pas.
— ...
— ...
— Je le sais, Juan, que vous êtes pas tous comme ça. Mais quand même, ce genre de sujet-là revient souvent dans vos bouches, et on finit par se demander si c'est pas justement parce que vous y pensez un peu tous. Un peu, au moins. Parce que c'est banal, vois-tu, tellement que tu oses m'en parler comme ça, au paradis.
Ben non, j'ai pas dit ça. J'étais en maillot, au milieu de la mer.
J'ai dit:
— On le sait, que vous êtes pas tous comme ça. Le fait est qu'on n'a pas le choix de faire confiance aux gens, quand on voyage. Pourquoi vous montreriez votre paradis à du monde qui vous prend pour des truands, sinon? On n'a qu'à rester chez nous. C'est un échange, le voyage. Je te fais confiance, tu me fais confiance. Tu ne me connais pas, toi non plus.
— Qu'est-ce que tu fais dans la vie?
— Journaliste.
— Ahh ici au Mexique pour les journalistes, c'est très dangereux, il y en a beaucoup qui se font tuer.
Esti, Juan, on change-tu de sujet? C'est jour de beauté, j'ai dit.
Les photos sont de Fanny Lévesque.


Toujours le bon mot ce Juan!
RépondreSupprimerSuper billet comme d'habitude beautée... Heureuse que tu puisses découvrir le pays qui a pris une bouchée dans mon cœur quand j'avais 14 ans, ça fait si longtemps et pourtant, je peux toujours sentir la morsure toute fraîche quand je te lis. C'est pas parfait, mais c'est paradisiaque ce pays. xx cynn
RépondreSupprimerEncore une fois tu as réussit à me faire rêver ! Xxx
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