lundi 9 décembre 2013

De rouille et d'eau




San Buenaventura, le 21 mai

On avait passé la journée de la veille à courailler un bed & breakfast, la Casa de los sueños, dont on disait beaucoup de bien. Pour donner une chance à nos sueños un peu malmenés. Une grande maison orange à flanc de falaise qu'on a fini par trouver volets clos, porte aussi, face à la mer. J'aurais eu un sleeping bag, je ne faisais pas un pas de plus. Je m'étalais sur le grand porche et j'espérais que le paysage m'oublie. Dormir dedans aurait de toute façon coûté trop cher. Les rêves se paient, en Baja comme ailleurs.

Résignées, on a pris le char pis on est rentrées à Mulegé. Je boudais, parce que le voyage en panne, pogné dans la rouille du petit confort.

Mulegé, avec rien à voir, personne à embêter, un hôtel même pas charmant, un cocktail de crevettes trop cher. On a acheté du stock à piña colada pour le moral, mais on était trop claquées pour s'en claquer. Dodo, ça ira mieux demain. 

Et je ne sais pas si c'est la magie de la Casa de los suenõs qui a opéré, mais le no man's land fantastique, le pays d'Oz qu'on s'apprêtait à trouver le lendemain, j'ai parfois l'impression que je l'ai rêvé.

Sur la route qui nous menait jusqu'à La Paz si on ne trouvait pas de halte intéressante à faire, on a vu la plage en contrebas, avec le resto qui s'annonçait sur une petite affiche. 

— Salut, on cherche un endroit pour passer la journée, et la nuit, a dit dans une supplique ma face désespérée.

— Mmmm, je ne peux pas vraiment vous aider les filles. Je n'ai qu'une maison à louer. C'est cher... 140$ la nuit, même à ce temps-ci de l'année.

— Ok. Je peux aller aux toilettes au moins?

— Ok.

Je ne sais pas si c'est la supplique, ou si c'est la force de la rencontre, parfois, entre des gens qui se parlent comme s'ils se connaissaient déjà, mais quelque chose s'est passé. Olivia est sortie du resto pendant qu'on s'apprêtait à repartir bredouille.

— Combien vous êtes prêtes à mettre?

Pour 70$, elle nous louait le shack du bout de la plage, avec trois chambres, une cuisine, un salon, deux portes patio déglinguées.

— Je vis ici avec mon mari, Mark, et son fils Nathan. Ils sont partis pêcher.

Deux américains. Pis elle, belle Mexicaine qui casse son anglais juste un peu.

Nathan est arrivé, bronzé comme quelqu'un qui ne porte jamais de chandail, la mer dans les yeux. Ce gars-là est un homme-poisson qui a bleui du dedans à force d'air marin et de bouillons salés. 

— J'ouvre toujours les yeux dans l'eau, même si ça pique un peu.

Pas trop habitué de voir trois filles débarquer en short sur son perron, il nous a amenées à travers les vagues faire un tour dans la baie. On a accosté sur la Dead dog beach alors que la lumière de l'après-midi était déjà belle.

— Dead dog parce qu'on y enterre nos chiens.

On est rentrés quand les vagues commençaient à remplir le petit bateau, avec de l'eau dans le gaz, le regard sur la houle qui roulait comme autant de dauphins.

On s'est rincées à l'eau claire et Ge a gardé le sel dans ses cheveux pour le look de plage et les yeux bleus de Nathan. Rendez-vous au resto dont on n'était séparées que par un shack. Nous attendait déjà un bloody ceasar, ou presque, et on l'a bu accoudées au bar, pendant qu'Olivia classait des affaires.

Un cowboy est passé après son shift. Je dis cowboy parce qu'il en avait au moins le chapeau, et qu'il parlait un peu comme Bugs Bunny avec un accent texan. Du cowboy, il avait en fait l'accent, le chapeau et la monture; c'était le chauffeur du patron de la compagnie minière locale. Il est reparti après avoir calé deux bières, n'en a pas pris une pour la route, même si Nathan a dit que c'était dans ses habitudes. Du cowboy, il avait l'accent, le chapeau, la monture, et la soif vorace de tout ce qui se boit. Les yeux de jeunes filles avec.

J'ai regardé la série Chicago-Detroit avec Scott, vieux routier à la barbe blanche et aux airs de motard venu de Vancouver jusqu'à San Buenaventura en 2010, incapable ou presque d'en décoller depuis. Seul client de la plage, du resto, seul touriste de toute la Baja, aurait-on dit ce soir-là. Lève le coude tous les soirs avec Mark, Nathan et Olivia. 

Nous étions ce soir-là les invitées d'honneur au pays d'Oz, loin de toute. Mais tellement proches d'eux.

Scott a planté son mobile home à côté du resto. 

— L'air marin va me le bousiller, déjà, la rouille avance.

Je prenais pour Detroit, lui pour Chicago. Deux solitudes jusque dans le hockey. J'ai gagné, et ils ont lancé des pieuvres sur la glace.

— Parce qu'avant, ça prenait huit matchs pour gagner la coupe, ou quelque chose du genre, a dit Scott.

Nathan ne regarde pas vraiment le hockey. Son sport, c'est le water-polo.

J'ai mangé une platée de poisson grillé et j'ai joué au pool en buvant encore un autre bloody mary, entourée des lumières de Noël qui clignotent et des 3000 stickers qui ornent les murs du resto. «Try living», qu'ils disaient, ou encore «Don't drink and drive, you could hit a bump and spill your beer.» Et encore plein d'autres choses. J'ai gagné au pool, puis perdu, puis je suis retournée jaser avec Scott qui regardait les récapitulatifs sportifs de la journée, seul au bar.

— Ça devient plutôt ennuyant ici, parfois. D'ici juillet, ça va être plate à mourir, parce qu'il n'y aura plus personne. Rien à faire, sauf se saouler la gueule.

Il a ri, puis avalé les dernières notes dans une gorgée de bière.

— Mais pas tous les jours. Pas tout le temps... Ça use.

— Comme l'air marin, j'imagine, ça rouille.

Il m'a regardée, a souri tristement, et a pris une autre gorgée.



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