San Ignacio, le 16 mai 2013
Quand la Casa Lereé toute bleue finit par ouvrir, c'est Juanita qui nous accueille les cheveux blancs en chignon dans une robe traditionnelle brodée fantastique.
— Je les achète dans les boutiques de Loreto.
Elle a le teint basané et un visage de cuir, on dirait. S'accroche à son balai.
— Vous voyez ces petites baies sur le sentier? Ne pilez pas dessus, je vous prie, elles tachent le pavé.
Oui, madame. Juanita a cette dignité que l'on refuse de trouver ridicule. Parle tellement lentement que tout est important dans sa bouche. Ces robes qu'elle porte comme des objets précieux, m'apparaissaient vulgaires à Loreto. Comme quoi tout est dans la grâce et la manière.
La Casa s'ouvre sur une cour intérieure comme vous n'en avez jamais vu. Un jardin de sable doux où se sont accumulés les objets. Équestres, surtout. Et des photos des ancêtres rancheros qui ont l'air de fantômes dans la librairie. Juanita accumule les souvenirs comme les cheveux blancs.
Ce jardin. Écrin sédentaire dans une oasis de nomades. Le désert et l'oasis. La condamnation à avancer sans cesse, puis l'invitation à rester se reposer.
L'accumulation d'objets, résultat de la sédentarité. Le désert et la mobilité forcent la légèreté. L'oasis ne craint pas la lourdeur d'un panier de basket qui sert une fois l'an, quand une touriste qui tourne comme un lion en cage tire à répétition un ballon hypnotique qui cogne contre la planche de bois dans un nuage de poussière.
De San Francisco, Juanita voyageait et a choisi de rester ici dans l'oasis, avec son visage de cuir.
De nomade, elle s'est sédentarisée ici. Elle voit la vie par son jardin et sa maison fabuleuse. Comme dans fable.
Un jardin comme une cage douce et fleurie. Le confort est la prison du corps. L'oasis est la mort du désert et de ce qu'il provoque en l'homme.
Un jardin à défendre, un arbre soigneusement taillé que l'on croit donc nous appartenir. Un jardin qu'une tempête peut balayer. Un jardin à échapper aux mains des éléments.
Il y a deux types de personnes dans la vie: ceux qui sont ce jardin, et ceux qui sont le vent qui le balaie. Je pense que je suis le vent. Et je n'arrive pas à décider si c'est de bon augure. Alors je tire le ballon de basket contre la planche.
Ce que ça fait chier de marcher sur la pointe des pieds, la nuit, pour ne pas écraser les baies en allant aux toilettes.


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