mardi 22 juillet 2014

Le vent, sinon le silence





29 mars 2014, au bout de la Ruta 7

Le bus m’a lâchée sur la Ruta 7, dans un nuage de poussière rouge. J’ai dit au revoir à mon compagnon de maté, qui poursuivait sa route. Le vent bat les montagnes entre l’Argentine et le Chili. J’ai rejoint le café-boutique de l’autre côté de la route, quatre murs sis entre les remparts des Andes, collé sur la 7 pour retrouver son chemin jusqu’au village. Une grande enseigne disait: Cristo Redentor.

Au café, un type attendait un groupe de l’âge d’or venu comme moi voir le Christ planté dans son écrin andin. La bande est arrivée, piaillant, sourire de Polident, vêtue de polos et de visières et de coupe-vent étrennés pour l’occasion. On s’est installés dans la camionnette, et moi, intruse qui voyageait sur le bras, j’ai fait profil bas. 

Le chauffeur du bus touristique a pris place à côté de moi. Il prenait des photos à travers la vitre avec sa petite Canon. En grimpant la route en serpentins, il m’a raconté que c’était son dernier voyage.

— 24 ans, que je fais ça. Je promène les gens dans toute l’Argentine. Ça fait 25 jours que je suis loin de chez moi. Un moment donné, ça fait son temps.

J’ai souri, acquiescé, l’ai félicité pour sa retraite, mais quelque chose au fond de mes yeux devait crier: es-tu fou criss?

Parce que dehors se déroulait la route en serpentin déposée là aurait-on dit pour monter jusqu’au ciel. J’ai collé mon front à la vitre. Comment prendre sa retraite de ce pays?

Au sommet, le vent glacial qui mord le nez et les doigts et les os sous le ciel impitoyable des Andes. Et moi qui souris, qui souris.

Qui souris au Cristo crissement béni sur son mirador du toit du monde. Qui souris à la magnificence des montagnes. Un peu aussi à celle de la vie. 

Ce Cristo-là se nourrit de vent et de poussière rouge. C’est apparemment par là que vient la rédemption. 

J’ai laissé le groupe reprendre seul la camionnette. Et j’ai marché. Toute entière dans le paysage, oreilles au vent, le bruit des pas dans la poussière rouge, en remplissant mon sac de roches. Des bouts de ce jour-là.

J’ai arrosé le désert de quelques larmes, parce c’est ce que me fait la beauté parfois.

Le dedans d’un calme olympien. Dans le sens de mont Olympe. Dans le sens tibétain du terme. On ne se sent jamais aussi ancré au centre de la terre que là-haut dans les montagnes.

Allo moi c’est Véro j’habite ici.

En bas, j’ai mangé dans un resto de montagnes du maïs et des patates en écoutant les Simpsons. Un autre groupe de sourires Polident y mangeait aussi, alors j’ai quêté un lift jusqu’à l’entrée du parc de l’Aconcagua. Ils m’y ont déposée avec plaisir et sont repartis dans la poussière en m’envoyant des ba-byes. 

J’ai marché, encore, jusqu’au premier mirador. Seule avec la montagne, les bras en croix, la tête en arrière. Le vent, sinon le silence. Il y a de ces paysages qui vous lâchent le corps en chute libre. 

Je me suis éternisé parce que de toute façon c’était ça, l’éternité, et je suis sortie du parc trop tard pour le bus. J’ai marché le long de la Ruta 7 jusqu’au prochain pueblo. Longé la voie ferrée qui ne transporte plus rien. Des ponts couverts éventrés comme des tricératops couchés sur le flanc. Les tôles claquaient au vent dans le soleil qui descendait et changeait le paysage en un champ de rouille. 

J’ai pleuré, encore.

Au village, j’ai pris un chocolat chaud seule dans une auberge de montagne déserte où le petit gars écoutait Shrek. Le papa avait le visage brûlé, cuit par le vent et le soleil. Ces paysages-là vous changent en cuir en pas long.

À cet endroit, la 7 est plantée d’un rang de peupliers.

Allo moi c’est Véro je reviendrai.

Mais pour cette fois, je suis rentrée en bus à Uspallata. Avalé par les montagnes, le soleil est tombé pour la nuit. Le ciel a bleui, les montagnes aussi, froides, et aiguisées. Un Magritte au bout du monde. Ceci n’est pas ce pour quoi on vit.

lundi 26 mai 2014

L'arroyo


25 mars 2014, Alta Gracia

J’ai loué un vélo dans la ville où a grandi un petit Che asthmatique. J’ai quasiment pleuré quand j’ai vu la réplique de la Poderosa.

J’ai loué un vélo dans une ville de grande grâce où les saules pleurent près de l’étang aux pieds de la tour de l’horloge et de l’estancia jésuite. 

Le campo commence avec les chemins de terre. Les gens se mettent à avoir des poules et des mules, à secouer du linge dehors, à bricoler sous les camions. Les champs, les collines, les fleurs. Je m’arrêtais de temps en temps, j’essayais pour ce faire de me rendre sur le top de la prochaine colline, mais je m’arrêtais le plus souvent au milieu. Mes cuisses n’ont pas l’habitude du vélo, celle des côtes non plus.

Il faisait soleil, il y avait la brise. Un instant hors de soi, dans le paysage, un point qui avance sur la carte et qui prend des breaks au milieu des côtes.

Un type promenait son chien le long de l’arroyo où je suis arrêtée me laver les mains. En m’approchant, j’ai senti une drôle d’odeur, et je ne savais plus trop si c’était un égout finalement mais j’avais déjà les deux mains dedans. Ça fait que je ne me suis pas touché le visage jusqu’au musée Gabriel Dubois. 

Je suis entrée dans la maison toute fraîche, le soleil de l’après-midi me battait contre les tempes. La gardienne est sortie de je ne sais où, je crois que je l’ai attrapée au milieu d’une sieste. La maison était vide. Dans le livre de bienvenue, le dernier visiteur me précédait d’une semaine. J’ai utilisé la salle de bain de l’atelier de ce sculpteur dont la maison me parlait plus que l’art. 

J’ai fait un tour dans la cour fraîche. Il y avait encore son étau, et j’ai eu envie de me mettre la tête dedans et faire tourner un peu la manivelle, mais la gardienne me watchait en souriant depuis le perron. Je suis partie et j'ai dit que c'était beau. 

De retour en ville, j’ai ôté mon casque. Ben oui, je l’sais, c’est tarla. Mais j’ai du mal à profiter quand je me sens ridicule. Mon passage à vélo causait déjà tout un émoi chez ces messieurs dans ce pays qui ne me paraissait jusque-là pourtant (pourtant) pas porté à mater. Comme s’ils étaient tout à coup surpris et enchantés qu’une femme soit à cheval sur autre chose que leur corps.

De retour en ville, sans casque, donc, j’ai attaché le vélo à un lampadaire, acheté un sandwich, un alfajor et un truc feuilleté au dulce de leche (à quoi ça sert de faire du sport, sinon?) et j’ai mangé tout ça devant l’estancia dans le concert des saules pleureurs. Un groupe d’adolescentes m’a demandé de les prendre en photo. Je me suis exécutée et leur ai rendu le cell. Y en a une dans la gang qui ne s’aimait pas sur la photo, les autres ont dit: «T’es malade, t’es full belle.» Je parie qu’elle enlève aussi son casque sur la rue principale.

Il n’y avait rien à faire d’autre dans cette ville de grâce, si bien que j’en suis venue à la conclusion que je n’aurais pas le choix de visiter cette putain d’estancia jésuite d’ici au passage du bus, parce que sinon je mangerais 50 alfajores pour passer le temps. 

J’ai dit «putain» et «estancia jésuite» dans la même phrase, mais je crois que j’ai gagné le droit de le faire au petit matin quand j’ai allumé une chandelle à l’entrée de la grotte-de-Lourdes-la-réplique. J’ai cependant volé pour ce faire un peu de feu à un autre lampion. Ai-je volé en même temps un peu de ses chances de réalisation à ce souhait-là? Si oui, mes excuses au désoeuvré. Je ne sais pas ce que les jésuites diraient de ça. Les règles de dieu sont impénétrables. Aussi bien s'en sacrer.

Peut-être ai-je de toute façon déjà été punie, parce que c’est devant cette grotte que j’ai attaché mon vélo autour d’un pin, comme il n’y avait pas de lampadaire. J’ai fait le restant de la ride avec les mains pleines de gomme de pin. Jusqu’à l’arroyo dont on ne sait finalement pas s’il était un égout. 

Ce qu’on ne sait pas ne nous fait pas de mal. Mais, presque toujours, le doute suffit.

mercredi 21 mai 2014

Le palace




23 mars 2014, Buenos Aires

C’était dimanche, c’était la dernière journée qu’on passait ensemble. Notre petit équipage a visité le planétarium de béton en faisant semblant qu’il n’avait pas déjà un peu la nostalgie collée aux basques, des blues que les bons airs qui secouent la ville faisaient tournoyer autour du noyau programmé pour l’éclatement.

Heureusement, une grande quête, de celles qui vous font oublier jusqu’à la mélancolie des jours d’adieux, a sauvé le cul de cette journée. 

Avant de rentrer à Santiago, les gars s'étaient mis en tête de manger coûte que coûte au Palacio de la Papa Frita, qui faisait semble-t-il une sorte de pommes de terre soufflées dont tout le monde leur avait parlé, y compris le père de Kiko et la novia toute neuve de François. Ils avaient vu l’enseigne briller sur Corrientes la veille depuis le bus qui nous ramenait chez nous. Ils ne sauraient dire où exactement, mais ils l’avaient vu, plein à craquer, la joie gastronomique de Buenos Aires sous le signe de la patate. Ils devaient croquer dans une frite royale, c’était une question de vie ou de mort. 

Ils scrutaient notre carte maganée en cherchant un indice qui les rapprocherait du palace.

— Y a qu’à prendre le bus et on va passer devant. 

Comme Solène et moi demandions à disposer d’un territoire de chasse circonscrit avant de se lancer sur les traces du Palacio, on s’est mis à demander à tous le monde, carte de la ville en mains, où on pouvait trouver ce paradis de la pétaque. 

Impitoyables, on a envoyé notre Chilien au front pour avoir moins l’air de touristes cons. Ça a marché, parce qu’une de nos cibles est revenue, alors qu’on harcelait quelqu’un d’autre, avec une copine qui «y va tout le temps avec ses parents». On a cherché l’adresse sur son cell, et on a même pigé dans nos budgets de paumés pour y aller en taxi. Le chauffeur a fait la gueule tout le long parce que j’ai claqué la porte dans la frénésie.

Au bout de la course, on a finalement trouvé une sorte de gros PFK climatisé qui servirait aux tables. Vide. Pas une âme qui dîne dans ce Palacio de la Papa Frita. Quatre conquérants penauds sur le trottoir de Corrientes. Chercher un palace et trouver une sorte de PFK climatisé. Ce que c’est que de vivre, parfois.

Quatre conquérants penauds sur le trottoir de Corrientes, donc, avec même pas une frite à chiquer. On était hors des heures de repas, et les familles ne rempliraient pas le palace avant au moins trois heures. Que l’on n’avait pas. 

Parce que pour dire la totalité de cette journée, la dernière de notre équipage, reste encore à raconter pourquoi le temps nous pressait.

On n’avait pas le temps d’attendre les hordes de Porteños qui viendraient s’acheter des patates d’abord parce que Kiko avait encore un livre à trouver avant de rentrer, en plus d’un siphon, pour réparer les torts qu’il avait causés à la toilette de l’appartement le matin même. Passons. 

Ensuite, parce que j’avais un bus de nuit à prendre vers Córdoba.

On a finalement commandé un immense sandwich à la gargote d’à côté, avec des calmars trop mous, une salade sans laitue mais avec au moins trois cannes de coeurs d'artichauts, des pâtes et une part de pizza aux anchois, dont François a finalement retiré l’unique anchois parce qu’il était trop salé. C’était franchement pas bon, et j’ai eu très peur d’avoir à emporter l’éventuel siphon de Kiko avec moi dans le bus. Passons.

Le livre et le siphon ont été trouvés et dûment payés avec l’argent qu’on n’a pas dépensé au Palacio. 

Restait le bus pour Córdoba.

On s’est dit au revoir, à Montréal, ici, en France, ou ailleurs. On s’est dit que c’était chouette. On s’est rien dit d’autre parce que les départs ont l’habitude de nous enlever tous les mots. On s’est dit bye avec les yeux.

Je suis montée dans le taxi toute seule et j’ai checké pour la première fois du voyage si la photo affichée sur le permis de taxi était bien celle de mon chauffeur. C’était pas lui. J’ai inspiré longuement, soupiré, et j’ai souri. C’était le soir sur Buenos Aires. On a roulé vers la station de bus en longeant Puerto Madero, la fenêtre ouverte.

Malgré l’inconfort et la peur, remonter chaque fois dans le taxi, direction le bout de l’arc-en-ciel, au cas où se trouverait là-bas autre chose qu’un PFK climatisé. Quelque chose comme le bout du monde, ou le début d’un palace.

samedi 10 mai 2014

Le village





22 mars 2014, Buenos Aires

Comme la planète est un village, on a rencontré l’ex-coloc de François à la milonga. Elle nous a invités à une fête le soir suivant avec sa troupe de théâtre. 

Entre temps, on a passé la journée dans les librairies parce que Kiko (Francisco, Kiko, pour les intimes) cherchait des livres et des livres et des livres et encore des livres, délesté qu’il était de la taxe chilienne de 19% incrustée dans la Constitution par Pinochet. Kiko s’était donc fait une liste et Solène devait ramener des Geronimo Stilton à sa collègue. Tout ce qu’il a visiblement réussi à faire, ce cher général, c’est de créer une véritable obsession pour tout ce qui est imprimé et relié.

Solène a cherché un guide du Brésil partout, mais apparemment ils ne peuvent pas avoir de guides qui indiquent les «Falklands» plutôt que les «Malouines». Du moins, c’est ce qu’a dit le libraire pour se défendre d’avoir des guides de la Bourgogne mais pas du Brésil.

Trafic de bouquins à la frontière chilienne, donc. François et Kiko étaient arrivés en Argentine, eux, avec un blender dans leur valise pour Aureliano. Je n’ai pas trop compris pourquoi, mais apparemment, mieux vaut acheter son blender au Chili, et ses livres en Argentine. Soyez avisés.

On a glandé au soleil sur l’esplanade de la bibliothèque nationale, une brute moderne avec des terrasses magnifiques. Une brute moderne inaugurée en 1992, un goodbye au passé, une déclaration dans un édifice. Construit sur le site qui abritait jadis la résidence de Perón et Evita. Quand on a besoin d’ériger des monuments au futur, c’est que le passé ne nous laisse pas tout à fait tranquille.

C’était bientôt l’heure de la fête de la coloc de François. On s’est donc pointés à un appart de riches dans Palermo. Y avait du monde qui peignait sur les murs dans l’escalier. En haut, ils avaient installé un bar, le vin s’achetait à la bouteille et le photographe de la soirée matait les filles. 

Une actrice faisait un monologue dans un coin du salon, de jeunes hippies-cool l’écoutaient religieusement, assis par terre. L’appart avait une terrasse et une Américaine bourrée parlait dans un espagnol terrible à d’autres jeunes cools et bourrés dehors. Il y a eu une perfo, deux gars, une fille. J’ai compris quelques mots, dont «chandail jaune», et «chiens qui copulent». Sur les murs de l’appartement, il y avait des femmes, des alligators pour manger les femmes, des queues et des d’arbres peints en noir.

On n’a pas trouvé la coloc de François, alors on est partis au troisième sketch, après avoir fini la bouteille de vin, un peu saoulés par tant de coolitude. Vers une autre fête qui se tenait un étage sous notre appartement de San Telmo, trop branché pour être cool.

Même si c’était le début de la nuit, la ville qui brillait et bougeait encore autant sinon plus qu’à 20h. Les magasins de cd étaient ouverts, un couple fouinait en se montrant des pochettes d’albums. La simplicité de l'amour parfois me stupéfie. Des vieux mangeaient en terrasse, c’était presque l’heure de pointe sur le Paseo Colón. 

Tous volets ouverts, la fête se répandait sur Defensa. À la maison, la Macédonienne recevait une amie américaine. Les hits des années 90 filtraient à travers le plancher. On a jasé un peu, Lorena est rentrée de son concert, et on est descendus au studio même si on dormait presque déjà. 

Restait une quinzaine de braves avec leurs tubes de Britney, et un Peruano beaucoup plus vieux que tout le monde qui prenait le rythme très au sérieux sur le dancefloor

— Ils l’ont laissé monté parce qu’il dansait en bas dans la rue.

J’ai rejoint François qui fumait avec une Finlandaise aux yeux bleus (pauvre de lui) près de la fenêtre. Et, comme la planète est un village, j’ai découvert en espagnol une Finlandaise qui a perdu son français et qui a habité un an à Sainte-Julie. Oui oui, notre Sainte-Julie, ville du bonheur 2008, 2009 et 2011 (c’est Repentigny qui leur a volé le titre en 2010). Designer graphique, elle est à Buenos Aires en sabbatique pour apprendre à dessiner.

— Vous êtes très chanceux d’être tombés sur cet appartement... Ces gars-là dessinent pour Marvel. 

Pour achever ce portrait délirant et magnifique, j’ai fait un dance battle avec le Peruano qui vraiment avait le rythme dans le sang. 

Il m’a clairement battue, mais j’étais devenue sa «Madonna» et j’ai eu droit à un baise-main.

Dans tes dents, tango de merde.

mercredi 23 avril 2014

La femme qui tangue




20 mars 2014, Buenos Aires


Il est une heure passée, et je sens encore sur moi le parfum du Axe de mon dernier partenaire de tango.

Martín, le fils de Stella, a sonné en bas vers 20h, direction la milonga qui se tenait à quelques rues de l’appartement. 

— Moi je danse pas.

François était arrivé la veille de Santiago, avec Francisco, pour compléter le quatuor d’enfer qu’on allait former pour prendre la capitale en pleine face. Il y aurait de la rigolade, et des instants mémorables. Et moi, condamnée à passer mes jours à Buenos Aires entourée d’architectes. Par chance, c’est un genre que je connais bien.

Alors voilà, François se réjouissait de découvrir qu’on lui avait organisé sa première soirée à Buenos Aires dans un club de danse.

Ok, qu’on a dit, tu danses pas. On est quand même tous partis, François avec un budget bière bonifié, vers la milonga.

Une milonquoi? Une milonga. C’est comme si chaque jeudi, disons, un petit groupe d’amateurs de tango louait la salle des chevaliers de Colomb du quartier, y installait un bar et une chaîne stéréo, et ouvrait les portes à tous ceux qui ont envie de danser. Si vous voulez entrer dans le personnage, vous mettez votre belle robe, vous enroulez vos cheveux dans une toque sur la nuque, vous allongez le cou, et vous dansez. 

Moi j’ai mis un t-shirt et des Vans.

Avant la soirée, donc, se tenait un cours donné par deux profs à la posture franchement remarquable censés nous apprendre quelques pas de tango.

Pour apprendre le tango, mesdames messieurs, vous devez danser chest contre chest avec votre partenaire, séparés par une balloune en caoutchouc que la paire ne doit pas échapper. Calvaire. 

J’ai donc tangué de vieillards à jeunots pendant une heure, et au bout du compte, je n’étais pas plus maître du tango que quand j’ai mis le pied dans la salle. Pourtant, danser, c’est plutôt mon truc. 

Les danseurs qui n’ont plus besoin de cours sont arrivés, les filles chaussures de danse  multicolores aux pieds, parfois belles, parfois cheap (les chaussures). 

Alors que je prenais l’air avec Ignacio, qui m’entretenait du réseau de piste cyclable de Buenos Aires et de tango queer, un danseur est sorti se rafraîchir. Les cheveux en bataille, une face bouffie qui brandissait sans gêne ses années d’excès. 

C’est clair que c’est lui qui crie «Roxanne» dans la version tango, ai-je pensé. 

Les manches de sa chemise blanche boutons lâchés, remontées jusqu’aux coudes, il s’est allumé une clope, et je l’ai regardé longuement. Ignacio a remarqué.

— C’est un danseur très connu. Un excellent danseur.

— Il a l’air triste, que j’ai répondu.

— Tu trouves?

— Tu trouves pas?

On est rentrés et on l’a laissé finir sa clope.

J’imagine qu’à ce moment-ci du post, vous avez vraiment envie de savoir ce qu’est le tango queer. Eh bien, eh bien.

Sachez d’abord que vous ne serez jamais plus fille ou plus gars qu’en dansant le tango. Les pas sont différents, et la femme doit s’incliner vers l’homme, sur lequel elle prend appui. L’homme, qui la conduit et qui comme qu'y dirait la plie comme il veut sur le dancefloor

Il existe aussi, me disait donc Ignacio, des milongas de tango queer, où les rôles des danseurs ne sont pas sexués, où celui qui guide devient celle qui suit, où chacun prend tour à tour appui sur l’autre comme si toute la solidité de la paire ne reposait pas sur les épaules d’un seul homme. 

C’est que, voyez-vous, quand on prend appui sur quelqu’un qui comme nous apprend à danser, le risque de naufrage est grand.

J’ai regardé les couples danser, magnifique connexion. À la fois incapable de me laisser conduire, et fascinée par la fluidité de ceux qui s’entendent sur les pas sans rien se dire. Et, comme souvent, je me suis demandé si je jouais bien mon rôle de femme.

J’ai du mal à être la femme qui tangue. J’en tire parfois de la fierté, parfois de la honte. 

— Par moments, on dirait que tu danses toute seule, m’a dit un partenaire qui s’était donné pour mission de m’enseigner.

Je l’ai pris comme un compliment, mais c’est peut-être ça le problème.

jeudi 17 avril 2014

Elle rigole



19 mars, la suite, Buenos Aires

Quatre minutes avant huit heures, on a mis le pied dans l’appartement. Stella sonnait en bas quelques instants plus tard. Petite femme rondelette et pétillante, la peau douce comme une pêche, la peau douce comme une peau de femme qui vieillit bien. Je lui tends la main pour la serrer, elle rigole en m’embrassant.

— Ici, on ne sert pas les mains, on embrasse les gens!

Professeure d’histoire, qu’elle est, la Stella. Cette histoire dont les Argentins parlent beaucoup, comme pour ventiler, ouvrir les fenêtres. Célibataire, Stella vit seule dans son appartement qu’elle loue à des étudiants de passage à l’UBA (prononcer «uva», comme «raisin»). Tout le continent vient en Argentine pour étudier dans les universités gratuites.

— Comment va ta mère?

Elle est tout excitée de rencontrer Solène, la fille de ses amis d’une autre époque. Solène lui sert un verre d’eau, qu’elle boit assise sur le divan. Elle n’en revient pas de Solène, toute menue, toute Française.

— Elle est si jolie...

On lui demande si elle voudrait aller manger un bout. En se tortillant, elle dit oui, si on a rien de prévu, vraiment, sinon elle va rentrer, elle ne veut pas nous gober notre temps ici, surtout pas. Mais non, voyons, on a organisé notre soirée exprès, ça nous ferait très plaisir. À elle aussi, il se trouve.

Alors on descend, et, comme ça tombe bien, son restaurant préféré (qu’elle dit, mais je soupçonne qu’elle sait bien qu’il est réputé dans les guides de voyage) est en face de l’appartement. Des spécialistes de la parilla, mais on commande des pâtes, avec un pinguino de vin rouge, petit pichet en forme de pingouin que l’on vous offre de remplir avec n’importe quoi dans tous les restos. De vin rouge, ce sera donc ce soir.

Stella appelle le serveur «caballero», et elle rigole parce que ça fait très vieilli. 

Alors elle parle, et parle, et s’excuse de parler. Raconte un peu comment elle a fui l’Argentine sous les chenilles du «proceso de reorganización nacional» par le Brésil, vers la France. Avec son fils, alors bébé, Martin, avec qui elle nous plogue pour aller danser le tango le lendemain.

— Mes amis du temps, ils sont tous morts.

Pas d'apitoiement dans le ton. Juste une sorte de filtre. Une tristesse toujours bien là. Ça ne fait pas assez longtemps.

Une femme entre dans le resto pour chanter deux-trois tangos contre deux-trois pesos. Stella s’interrompt, et ferme les yeux pour écouter en chantonnant. 

Elle rigole encore.

Elle est peu loquace sur le genre d’activités qu’elle avait qui l’ont forcée à se pousser avant d’être liquidée comme ses amis. Mais le lendemain, au tango, son fils nous dit qu’elle s’entraînait au tir dans les collines du Nord-Ouest. Elle ne voulait pas qu’on lui réorganise son pays.

On change assez vite de sujet, pour parler aussi des hommes, de ses soupers entre copines. À un moment, on se demande si on prend un autre pinguino.

— Moi je dis toujours oui, c’est bien ça le problème, lâche-t-elle en riant, encore.

On parle aussi du soja, grand héros national, quand le péronisme ne suffit plus à nourrir les gens, parce que, maintenant plus que jamais, y a l’économie. Je lui dis oui mais les OGM, Monsanto qui a le bras long dans le pays. Elle dit oui mais nous, l’environnement, on s’en fout un peu... On sait que c’est important, mais on a d’autres urgences. Je me dis: ouan dans le fond Véro, ta gueule. 

Je dis quand même que le prix du soja peut flancher, et qu’alors il restera quoi pour nourrir le pays, des fèves de soja? Elle rigole et dit oui bien sûr, c’est précaire.

Elle veut acheter des dollars américains à Solène. Depuis deux ans, les Argentins ont de grandes restrictions sur l’achat de dollars américains. La monnaie très très instable effraie les gens qui trouvent refuge dans les monnaies fortes. Et ça, ce n’est pas très bon pour freiner la dégringolade. En 2008, j’étais à Salta et je changeais 1 dollar pour 3 pesos. Aujourd’hui, j’en obtiens 7 par les voies officielles, 10 avec les changeurs de rue. C’est d’ailleurs ce que Stella offre à Solène: 10 pesos pour 1 dollar américain. 

C’est qu’elle va en vacances à Cuba dans quelques mois, voyez-vous.

mardi 15 avril 2014

Piquera, piquera pas






19 mars, Buenos Aires


On a pris le petit-dèj, du pain et de la confiture qu’on avait achetés la veille. Aureliano s’est versé un bol de céréales, son immense sac de moulée sur l’épaule pour viser dans le tout petit bol. 

Solène, qui voulait prendre ses mails et donner rendez-vous à Stella pour ce soir a, sur les recommandations de Lorena (autre coloc de l’appartement magique, l’une des «bonnes» personnes que j’ai rencontré dans ma vie, dans le sens de «bonté»), vaporisé quelques secondes de Lysol sur le clavier du laptop d’Aureliano, amateur de céréales pris d'une conjonctivite sévère.

Pendant ce temps, donc, Aureliano et moi, on a parlé de la gauche (le sport préféré des Argentins), de l’Ukraine, du Venezuela. C’est du moins ce dont parlaient les phrases que j’ai comprises quand je ne tombais pas un peu dans la lune pendant son quasi-monologue.

Les Argentins parlent beaucoup. Beaucoup. Ils se plaisent aussi à dire à tout le monde que le pays est le paradis des psys, parce que tout le monde en a au moins un. Ils m’ont également l’air en général pleins d’une certaine confiance en eux, ce qui est toujours de bon augure.

Le rendez-vous donné à Stella, Solène est allée, les mains en l’air comme un docteur post-opération, se les laver dans l’évier de la cuisine. 

On est parties attraper un bus sur le Paseo Colón bruyant de tous ces bus qui pétaradent en affichant leurs couleurs et leur grand numéro devant comme des phares. Les bus de Buenos Aires sont comme les Argentins: ostentatoires.

On a fait un petit tour au cimetière de la Recoleta parce que les cimetières sont toujours ma destination de prédilection. Alors si en plus y a des célébrités enterrées dedans, eh ben je ne pense plus qu’à ça et j'y vais sur le pilote automatique. On s’est perdues un temps entre les rangs de tombeaux cordés comme les maisons d’une petite ville. On pouvait toucher les cercueils, à portée de main curieuse. 

— J’aimerais pas être enterrée ici, tu vois. J’ai l’impression qu’on pourrait toujours me piquer, même morte quoi.

Je n'ai encore à ce jour pas saisi toute la portée de cette phrase de Solène, notée en toutes lettres dans mon cahier.

Est-ce que piquer un mort est pire que de piquer un vivant? Je pense que tant qu’on pensera que oui, ça ira très mal sur cette Terre.


J'ai marché encore quelques rangées en me demandant si vraiment c'était indécent de montrer ses morts comme ça. Deux visiteuses comme des voyeuses, dans une rue la nuit, qui espionnent les intérieurs allumés. Sauf que là, les intérieurs étaient on ne peut plus éteints. Je pense que si Solène n'avait pas été là, j'aurais touché, pour voir. Du bout du doigt.

On est parties pour prendre un café et manger un burger de poulet franchement pas bon dans un café un peu comme le Flore, assises à côté d’un Borges de plastique grandeur nature. T’sais, aller au Flore, payer 6 euros pour un café et faire semblant qu’on n’y va pas parce qu’Hemingway y allait... Ben c'est pas possible à Buenos Aires. Non. À Buenos Aires, ils vous fichent un grand Borges attablé avec un crayon, la tête relevé, souriant à pleines dents pour la caméra. No bullshit.

On a regardé les passants et j’ai découvert une longueur de jupe pleine de grâce que je compte importer à Montréal pour l’été.

Dieu que les Argentins sont beaux. Élancés, la nuque bronzée, les lèvres mates. Si j’étais un homme, je voudrais être Argentin, parce que, tant qu'à être un homme, je voudrais des lèvres mates.

On avait rendez-vous avec Stella, donc, alors on est rentrées après un détour par les librairies. Et comme Solène a risqué une conjonctivite sévère pour planifier cette rencontre avec une ex-membre de la guerilla que ses parents ont hébergée dans les années 80, je pense qu’elle mérite un post à part. Une vivante à qui on a piqué ses amis et son pays.

mercredi 9 avril 2014

Nulle part






18 mars, Buenos Aires


Aureliano m’accueille, en gougounes, avec des verres fumés à montures blanches.

— Salut, enchantée, je suis Véronique
— Salut. Désolé pour les lunettes, j’ai une conjonctivite très virulente. By the way, ce sont les lunettes de ma soeur.

Criss, c'est pas pire, que je me dis, j’ai pas trop perdu mon espagnol: j’ai compris tout ce qu’il vient de dire.

— Haha! Ok.

Je suis pas encore dégênée.

Il me dit que c’est là-haut, alors je le suis tout en haut de l’escalier, et tout à coup la lumière est magnifique dans l’appartement articulé autour de la cour intérieure. Les planchers sont en bois, les moulures sont lavande. C’est beau. Surtout après 10 heures dans un Boeing.

Je prends une douche pour puiser jusqu’au bout dans ma réserve d’énergie. Je reste debout sous le jet, l'eau chaude coule sur ma nuque. Pas envie de dormir, même dans une chambre comme celle-là, avec balcon sur Defensa. Je sors. 

Comme clouée sur le banc par le soleil, je squatte la Plaza de Mayo, parmi les travailleurs qui lunchent et les amoureux qui aiment. Chacun son menu pour dîner.

Incapable d’en décoller, je reste. Je reste là, sur la place où ont tourné et tournent toujours autour de l’obélisque les mères de la Plaza de Mayo qui cherchent leurs fils. Je ne sais pas ce que je cherche, moi. J’ai pas perdu mon fils, mais ça m’arrive souvent d’avoir l’impression que j’ai perdu quelque chose.

Je suis venue ici, donc, pour n’avoir nulle part où aller. Je suis venue ici pour arrêter d’aller partout. Alors je reste là, au soleil, les jambes nues pour la première fois depuis 3000 ans. Comment ça se fait qu’existe un endroit sur la planète où les jambes ne voient pas le soleil pendant 6 mois? Pis comment ça se fait que j’habite encore là?

Quand je réussis à me décoller de là, je marche un peu dans la ville qui sent tellement bon. Dans les nuages de parfum de madame, je photographie les vieux en terrasse. 

Tout le monde fume, et ça me donne envie de me mettre à fumer. 

Je ne sais pas ce qui me prend, mais depuis quelques mois, j’ai envie d’ignorer l’excellente campagne de sensibilisation «Écrase!» qui m’a empêchée de fumer comme tout le monde quand j’étais au secondaire. Sauf que commencer à 26 ans serait un peu pathétique, même comme souvenir de voyage.

J’arrête à l’épicerie acheter une bouteille de vin. J’achète un cabernet parce que je ne sais pas que le malbec est la spécialité argentine. Criss, je suis pas venue ici pour faire le tour des vignobles. 

Solène arrive de Santiago. On va souper pour souligner des retrouvailles de longue date. Je commande un steak, on se gâte dans le vino de la casa. Amitié internationale rendue possible grâce aux bons soins d'American Airlines. On est venues prendre l’air à Buenos Aires.

samedi 1 mars 2014

En char


Montréal, 1er mars 2013


Il y a plusieurs années de cela, j’ai fait le choix d’être végétarienne. C’était en même temps que je découvrais le conflit au Darfour, c’était bien avant le Sud-Soudan. J’avais démarré un blogue sur des enjeux sociaux et internationaux, je lisais Naomi Klein: j’étais pleine de bonnes intentions. 

C’était dans le temps où j’avais encore des intentions. C’était avant que j’aie un salaire, que je me paie des bouteilles de vin au resto, que j’achète du linge cher.

Bref, j’étais virée végé dans le temps parce que ça me semblait insensé et tout à coup insupportable qu’on soit incapables de nourrir le Darfour avec toute la bouffe qu’on produisait (faire pousser des céréales pour nourrir le bétail pour nourrir les Hommes). Rien à foutre des animaux, ou si peu.

J’avais un chien quand j’étais petite. On avait décidé de l’appeler Mitsou, un bon matin, en mangeant des toasts au Cheez Whiz avec un bol de céréales de bébé. On faisait souvent ça, avec mon père, très tôt, avant le lever du soleil. Cette fois-là, il me semble que c’était l’hiver, ma soeur, mon père et moi, attablés avec des toasts au Cheez Whiz et des céréales de bébé dans lesquelles on rajoutait du sucre (c’était avant que les May West soient interdits dans les boîtes à lunch à l’école), on avait décidé d’appeler notre nouveau chien beige Mitsou. Ne cherchez pas, ma toune favorite à chanter en me balançant quand j’étais petite, c’était Bye bye mon cowboy. Ça fait que les Gélinas avaient leurs entrées chez les Chagnon.

Tout ça pour dire que j’ai bien eu un chien, une chienne, que j’ai beaucoup aimé. Qui était un peu bizarre parce qu’elle s’asseyait tout croche après avoir reçu un jour sa niche sur le corps. Mon père transportait la niche à bout de bras, et elle le suivait déjà comme son ombre. On avait failli la perdre, notre belle Mits’ (on l’appelait Mits’). Elle avait vécu, mais était condamnée à s’asseoir comme les femmes qui montaient les chevaux en amazone. Moindre mal.

Mon père l’amenait toujours travailler quand il vendait des motoneiges (il nous interdisait de dire skidoo parce qu’il vendait des Polaris) (je jure que c’est vrai). Il la faisait monter dans la boîte de son camion noir. Tête beige oreilles au vent. Mits’, je t’aime encore.

Elle a vécu heureuse et vieille malgré son bassin de chienne de 100 ans. Un jour elle a commencé à lécher des plaies qu’elle se faisait elle-même, elle ne courait plus si vite, ne dévorait plus si bien ses toasts au beurre de peanut. Elle avait de plus en plus de mal à s’asseoir en amazone. C’était une période où je m’en crissais un peu parce que j’étais au secondaire. 

Un soir je suis rentrée et elle n’était pas là, je n’ai pas pensé à demander. Le soir suivant j’ai demandé où elle était. Mon père a dit: y était temps que vous remarquiez. Air bête, des fois, j’te jure.

Ma mère m’a dit qu’il l’avait amenée dans le bois. Doucement. Elle avait sûrement bien suivi parce que c’était la plus belle et la plus douce chienne de la terre, elle l’avait suivi, et lui, il marchait, sûrement en pleurant parce que c’est l’homme le plus sensible de la terre quand y est tout seul (avez-vous le souvenir d’une fois où vous avez vu votre père pleurer? Moi je peux en nommer plus qu’une, ça fait que imaginez quand y est tout seul. Les airs bêtes sont très sensibles. Je t’aime papa.) 

Alors voilà, il marchait, dans le bois, avec le chien. C’est ce que ma mère a dit. Et il l’a shootée. À la carabine je veux dire, pas au poison d’euthanasie. Il l’a tuée comme les hommes des campagnes tuent leurs bêtes des campagnes. Mon père est un chasseur, Mits’ n’a pas souffert. Lui oui je pense, parce qu’il n’a plus jamais voulu de chien. 

Mais je m’en crissais dans le temps parce que j’étais au secondaire.

Tout ça pour dire que, même si j’ai beaucoup aimé un animal — et pas seulement celui-là, les chevaux de ma tante, Ramissa, surtout, et les minous aussi —, je ne suis pas devenue végétarienne pour les animaux. Parce que la vie comme la mort des animaux, pour moi, c’était normal. Ma tante se faisait frapper un minou d’écurie par mois sur la Papineau. Et les coyotes mangeaient les oies. Et moi je mangeais du Cheez Whiz.

Je suis devenue végétarienne pour sauver les Hommes. Mais, comme en vieillissant on se rend compte qu’on ne peut pas vraiment sauver les Hommes (les hommes non plus, mais ça, c’est une autre histoire), j’ai slaqué. Beaucoup. Ce qui fait que je mange de la viande environ trois jours par semaine maintenant.

Donc, aujourd’hui j’ai pris mon char pis j’ai grimpé Côte-des-Neiges jusqu’au Basha du centre commercial Wilderton dans Outremont. Parce que tant qu’à manger un shish-taouk, aussi bien manger le meilleur en ville, celui-là, avec des patates sauce à l’ail. Ça m’a coûté 8$ pour un trio. J’ai tout mangé en regardant le match de foot Liverpool-Southampton. Liverpool gagnait par trois buts. J’ai pensé: «Y m’semble que trois buts c’est beaucoup au foot.» Et aussi: «C’est tellement bon.»

Et j’ai fait ça même si le poulet dans mon shish-taouk n’a pas été abattu par un chasseur, ou n’est pas mort frappé sur la Papineau. Et même si dans Côte-des-Neiges y a du monde qui comme au Darfour ne mange pas à sa faim. En plus je suis montée là-bas EN CHAR.

Et je ne suis plus au secondaire, je n’ai plus d’excuse pour m’en crisser.