mercredi 21 mai 2014

Le palace




23 mars 2014, Buenos Aires

C’était dimanche, c’était la dernière journée qu’on passait ensemble. Notre petit équipage a visité le planétarium de béton en faisant semblant qu’il n’avait pas déjà un peu la nostalgie collée aux basques, des blues que les bons airs qui secouent la ville faisaient tournoyer autour du noyau programmé pour l’éclatement.

Heureusement, une grande quête, de celles qui vous font oublier jusqu’à la mélancolie des jours d’adieux, a sauvé le cul de cette journée. 

Avant de rentrer à Santiago, les gars s'étaient mis en tête de manger coûte que coûte au Palacio de la Papa Frita, qui faisait semble-t-il une sorte de pommes de terre soufflées dont tout le monde leur avait parlé, y compris le père de Kiko et la novia toute neuve de François. Ils avaient vu l’enseigne briller sur Corrientes la veille depuis le bus qui nous ramenait chez nous. Ils ne sauraient dire où exactement, mais ils l’avaient vu, plein à craquer, la joie gastronomique de Buenos Aires sous le signe de la patate. Ils devaient croquer dans une frite royale, c’était une question de vie ou de mort. 

Ils scrutaient notre carte maganée en cherchant un indice qui les rapprocherait du palace.

— Y a qu’à prendre le bus et on va passer devant. 

Comme Solène et moi demandions à disposer d’un territoire de chasse circonscrit avant de se lancer sur les traces du Palacio, on s’est mis à demander à tous le monde, carte de la ville en mains, où on pouvait trouver ce paradis de la pétaque. 

Impitoyables, on a envoyé notre Chilien au front pour avoir moins l’air de touristes cons. Ça a marché, parce qu’une de nos cibles est revenue, alors qu’on harcelait quelqu’un d’autre, avec une copine qui «y va tout le temps avec ses parents». On a cherché l’adresse sur son cell, et on a même pigé dans nos budgets de paumés pour y aller en taxi. Le chauffeur a fait la gueule tout le long parce que j’ai claqué la porte dans la frénésie.

Au bout de la course, on a finalement trouvé une sorte de gros PFK climatisé qui servirait aux tables. Vide. Pas une âme qui dîne dans ce Palacio de la Papa Frita. Quatre conquérants penauds sur le trottoir de Corrientes. Chercher un palace et trouver une sorte de PFK climatisé. Ce que c’est que de vivre, parfois.

Quatre conquérants penauds sur le trottoir de Corrientes, donc, avec même pas une frite à chiquer. On était hors des heures de repas, et les familles ne rempliraient pas le palace avant au moins trois heures. Que l’on n’avait pas. 

Parce que pour dire la totalité de cette journée, la dernière de notre équipage, reste encore à raconter pourquoi le temps nous pressait.

On n’avait pas le temps d’attendre les hordes de Porteños qui viendraient s’acheter des patates d’abord parce que Kiko avait encore un livre à trouver avant de rentrer, en plus d’un siphon, pour réparer les torts qu’il avait causés à la toilette de l’appartement le matin même. Passons. 

Ensuite, parce que j’avais un bus de nuit à prendre vers Córdoba.

On a finalement commandé un immense sandwich à la gargote d’à côté, avec des calmars trop mous, une salade sans laitue mais avec au moins trois cannes de coeurs d'artichauts, des pâtes et une part de pizza aux anchois, dont François a finalement retiré l’unique anchois parce qu’il était trop salé. C’était franchement pas bon, et j’ai eu très peur d’avoir à emporter l’éventuel siphon de Kiko avec moi dans le bus. Passons.

Le livre et le siphon ont été trouvés et dûment payés avec l’argent qu’on n’a pas dépensé au Palacio. 

Restait le bus pour Córdoba.

On s’est dit au revoir, à Montréal, ici, en France, ou ailleurs. On s’est dit que c’était chouette. On s’est rien dit d’autre parce que les départs ont l’habitude de nous enlever tous les mots. On s’est dit bye avec les yeux.

Je suis montée dans le taxi toute seule et j’ai checké pour la première fois du voyage si la photo affichée sur le permis de taxi était bien celle de mon chauffeur. C’était pas lui. J’ai inspiré longuement, soupiré, et j’ai souri. C’était le soir sur Buenos Aires. On a roulé vers la station de bus en longeant Puerto Madero, la fenêtre ouverte.

Malgré l’inconfort et la peur, remonter chaque fois dans le taxi, direction le bout de l’arc-en-ciel, au cas où se trouverait là-bas autre chose qu’un PFK climatisé. Quelque chose comme le bout du monde, ou le début d’un palace.

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