mardi 15 avril 2014

Piquera, piquera pas






19 mars, Buenos Aires


On a pris le petit-dèj, du pain et de la confiture qu’on avait achetés la veille. Aureliano s’est versé un bol de céréales, son immense sac de moulée sur l’épaule pour viser dans le tout petit bol. 

Solène, qui voulait prendre ses mails et donner rendez-vous à Stella pour ce soir a, sur les recommandations de Lorena (autre coloc de l’appartement magique, l’une des «bonnes» personnes que j’ai rencontré dans ma vie, dans le sens de «bonté»), vaporisé quelques secondes de Lysol sur le clavier du laptop d’Aureliano, amateur de céréales pris d'une conjonctivite sévère.

Pendant ce temps, donc, Aureliano et moi, on a parlé de la gauche (le sport préféré des Argentins), de l’Ukraine, du Venezuela. C’est du moins ce dont parlaient les phrases que j’ai comprises quand je ne tombais pas un peu dans la lune pendant son quasi-monologue.

Les Argentins parlent beaucoup. Beaucoup. Ils se plaisent aussi à dire à tout le monde que le pays est le paradis des psys, parce que tout le monde en a au moins un. Ils m’ont également l’air en général pleins d’une certaine confiance en eux, ce qui est toujours de bon augure.

Le rendez-vous donné à Stella, Solène est allée, les mains en l’air comme un docteur post-opération, se les laver dans l’évier de la cuisine. 

On est parties attraper un bus sur le Paseo Colón bruyant de tous ces bus qui pétaradent en affichant leurs couleurs et leur grand numéro devant comme des phares. Les bus de Buenos Aires sont comme les Argentins: ostentatoires.

On a fait un petit tour au cimetière de la Recoleta parce que les cimetières sont toujours ma destination de prédilection. Alors si en plus y a des célébrités enterrées dedans, eh ben je ne pense plus qu’à ça et j'y vais sur le pilote automatique. On s’est perdues un temps entre les rangs de tombeaux cordés comme les maisons d’une petite ville. On pouvait toucher les cercueils, à portée de main curieuse. 

— J’aimerais pas être enterrée ici, tu vois. J’ai l’impression qu’on pourrait toujours me piquer, même morte quoi.

Je n'ai encore à ce jour pas saisi toute la portée de cette phrase de Solène, notée en toutes lettres dans mon cahier.

Est-ce que piquer un mort est pire que de piquer un vivant? Je pense que tant qu’on pensera que oui, ça ira très mal sur cette Terre.


J'ai marché encore quelques rangées en me demandant si vraiment c'était indécent de montrer ses morts comme ça. Deux visiteuses comme des voyeuses, dans une rue la nuit, qui espionnent les intérieurs allumés. Sauf que là, les intérieurs étaient on ne peut plus éteints. Je pense que si Solène n'avait pas été là, j'aurais touché, pour voir. Du bout du doigt.

On est parties pour prendre un café et manger un burger de poulet franchement pas bon dans un café un peu comme le Flore, assises à côté d’un Borges de plastique grandeur nature. T’sais, aller au Flore, payer 6 euros pour un café et faire semblant qu’on n’y va pas parce qu’Hemingway y allait... Ben c'est pas possible à Buenos Aires. Non. À Buenos Aires, ils vous fichent un grand Borges attablé avec un crayon, la tête relevé, souriant à pleines dents pour la caméra. No bullshit.

On a regardé les passants et j’ai découvert une longueur de jupe pleine de grâce que je compte importer à Montréal pour l’été.

Dieu que les Argentins sont beaux. Élancés, la nuque bronzée, les lèvres mates. Si j’étais un homme, je voudrais être Argentin, parce que, tant qu'à être un homme, je voudrais des lèvres mates.

On avait rendez-vous avec Stella, donc, alors on est rentrées après un détour par les librairies. Et comme Solène a risqué une conjonctivite sévère pour planifier cette rencontre avec une ex-membre de la guerilla que ses parents ont hébergée dans les années 80, je pense qu’elle mérite un post à part. Une vivante à qui on a piqué ses amis et son pays.

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