mercredi 23 avril 2014

La femme qui tangue




20 mars 2014, Buenos Aires


Il est une heure passée, et je sens encore sur moi le parfum du Axe de mon dernier partenaire de tango.

Martín, le fils de Stella, a sonné en bas vers 20h, direction la milonga qui se tenait à quelques rues de l’appartement. 

— Moi je danse pas.

François était arrivé la veille de Santiago, avec Francisco, pour compléter le quatuor d’enfer qu’on allait former pour prendre la capitale en pleine face. Il y aurait de la rigolade, et des instants mémorables. Et moi, condamnée à passer mes jours à Buenos Aires entourée d’architectes. Par chance, c’est un genre que je connais bien.

Alors voilà, François se réjouissait de découvrir qu’on lui avait organisé sa première soirée à Buenos Aires dans un club de danse.

Ok, qu’on a dit, tu danses pas. On est quand même tous partis, François avec un budget bière bonifié, vers la milonga.

Une milonquoi? Une milonga. C’est comme si chaque jeudi, disons, un petit groupe d’amateurs de tango louait la salle des chevaliers de Colomb du quartier, y installait un bar et une chaîne stéréo, et ouvrait les portes à tous ceux qui ont envie de danser. Si vous voulez entrer dans le personnage, vous mettez votre belle robe, vous enroulez vos cheveux dans une toque sur la nuque, vous allongez le cou, et vous dansez. 

Moi j’ai mis un t-shirt et des Vans.

Avant la soirée, donc, se tenait un cours donné par deux profs à la posture franchement remarquable censés nous apprendre quelques pas de tango.

Pour apprendre le tango, mesdames messieurs, vous devez danser chest contre chest avec votre partenaire, séparés par une balloune en caoutchouc que la paire ne doit pas échapper. Calvaire. 

J’ai donc tangué de vieillards à jeunots pendant une heure, et au bout du compte, je n’étais pas plus maître du tango que quand j’ai mis le pied dans la salle. Pourtant, danser, c’est plutôt mon truc. 

Les danseurs qui n’ont plus besoin de cours sont arrivés, les filles chaussures de danse  multicolores aux pieds, parfois belles, parfois cheap (les chaussures). 

Alors que je prenais l’air avec Ignacio, qui m’entretenait du réseau de piste cyclable de Buenos Aires et de tango queer, un danseur est sorti se rafraîchir. Les cheveux en bataille, une face bouffie qui brandissait sans gêne ses années d’excès. 

C’est clair que c’est lui qui crie «Roxanne» dans la version tango, ai-je pensé. 

Les manches de sa chemise blanche boutons lâchés, remontées jusqu’aux coudes, il s’est allumé une clope, et je l’ai regardé longuement. Ignacio a remarqué.

— C’est un danseur très connu. Un excellent danseur.

— Il a l’air triste, que j’ai répondu.

— Tu trouves?

— Tu trouves pas?

On est rentrés et on l’a laissé finir sa clope.

J’imagine qu’à ce moment-ci du post, vous avez vraiment envie de savoir ce qu’est le tango queer. Eh bien, eh bien.

Sachez d’abord que vous ne serez jamais plus fille ou plus gars qu’en dansant le tango. Les pas sont différents, et la femme doit s’incliner vers l’homme, sur lequel elle prend appui. L’homme, qui la conduit et qui comme qu'y dirait la plie comme il veut sur le dancefloor

Il existe aussi, me disait donc Ignacio, des milongas de tango queer, où les rôles des danseurs ne sont pas sexués, où celui qui guide devient celle qui suit, où chacun prend tour à tour appui sur l’autre comme si toute la solidité de la paire ne reposait pas sur les épaules d’un seul homme. 

C’est que, voyez-vous, quand on prend appui sur quelqu’un qui comme nous apprend à danser, le risque de naufrage est grand.

J’ai regardé les couples danser, magnifique connexion. À la fois incapable de me laisser conduire, et fascinée par la fluidité de ceux qui s’entendent sur les pas sans rien se dire. Et, comme souvent, je me suis demandé si je jouais bien mon rôle de femme.

J’ai du mal à être la femme qui tangue. J’en tire parfois de la fierté, parfois de la honte. 

— Par moments, on dirait que tu danses toute seule, m’a dit un partenaire qui s’était donné pour mission de m’enseigner.

Je l’ai pris comme un compliment, mais c’est peut-être ça le problème.

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