19 mars, la suite, Buenos Aires
Quatre minutes avant huit heures, on a mis le pied dans l’appartement. Stella sonnait en bas quelques instants plus tard. Petite femme rondelette et pétillante, la peau douce comme une pêche, la peau douce comme une peau de femme qui vieillit bien. Je lui tends la main pour la serrer, elle rigole en m’embrassant.
— Ici, on ne sert pas les mains, on embrasse les gens!
Professeure d’histoire, qu’elle est, la Stella. Cette histoire dont les Argentins parlent beaucoup, comme pour ventiler, ouvrir les fenêtres. Célibataire, Stella vit seule dans son appartement qu’elle loue à des étudiants de passage à l’UBA (prononcer «uva», comme «raisin»). Tout le continent vient en Argentine pour étudier dans les universités gratuites.
— Comment va ta mère?
Elle est tout excitée de rencontrer Solène, la fille de ses amis d’une autre époque. Solène lui sert un verre d’eau, qu’elle boit assise sur le divan. Elle n’en revient pas de Solène, toute menue, toute Française.
— Elle est si jolie...
On lui demande si elle voudrait aller manger un bout. En se tortillant, elle dit oui, si on a rien de prévu, vraiment, sinon elle va rentrer, elle ne veut pas nous gober notre temps ici, surtout pas. Mais non, voyons, on a organisé notre soirée exprès, ça nous ferait très plaisir. À elle aussi, il se trouve.
Alors on descend, et, comme ça tombe bien, son restaurant préféré (qu’elle dit, mais je soupçonne qu’elle sait bien qu’il est réputé dans les guides de voyage) est en face de l’appartement. Des spécialistes de la parilla, mais on commande des pâtes, avec un pinguino de vin rouge, petit pichet en forme de pingouin que l’on vous offre de remplir avec n’importe quoi dans tous les restos. De vin rouge, ce sera donc ce soir.
Stella appelle le serveur «caballero», et elle rigole parce que ça fait très vieilli.
Alors elle parle, et parle, et s’excuse de parler. Raconte un peu comment elle a fui l’Argentine sous les chenilles du «proceso de reorganización nacional» par le Brésil, vers la France. Avec son fils, alors bébé, Martin, avec qui elle nous plogue pour aller danser le tango le lendemain.
— Mes amis du temps, ils sont tous morts.
Pas d'apitoiement dans le ton. Juste une sorte de filtre. Une tristesse toujours bien là. Ça ne fait pas assez longtemps.
Une femme entre dans le resto pour chanter deux-trois tangos contre deux-trois pesos. Stella s’interrompt, et ferme les yeux pour écouter en chantonnant.
Elle rigole encore.
Elle est peu loquace sur le genre d’activités qu’elle avait qui l’ont forcée à se pousser avant d’être liquidée comme ses amis. Mais le lendemain, au tango, son fils nous dit qu’elle s’entraînait au tir dans les collines du Nord-Ouest. Elle ne voulait pas qu’on lui réorganise son pays.
On change assez vite de sujet, pour parler aussi des hommes, de ses soupers entre copines. À un moment, on se demande si on prend un autre pinguino.
— Moi je dis toujours oui, c’est bien ça le problème, lâche-t-elle en riant, encore.
On parle aussi du soja, grand héros national, quand le péronisme ne suffit plus à nourrir les gens, parce que, maintenant plus que jamais, y a l’économie. Je lui dis oui mais les OGM, Monsanto qui a le bras long dans le pays. Elle dit oui mais nous, l’environnement, on s’en fout un peu... On sait que c’est important, mais on a d’autres urgences. Je me dis: ouan dans le fond Véro, ta gueule.
Je dis quand même que le prix du soja peut flancher, et qu’alors il restera quoi pour nourrir le pays, des fèves de soja? Elle rigole et dit oui bien sûr, c’est précaire.
Elle veut acheter des dollars américains à Solène. Depuis deux ans, les Argentins ont de grandes restrictions sur l’achat de dollars américains. La monnaie très très instable effraie les gens qui trouvent refuge dans les monnaies fortes. Et ça, ce n’est pas très bon pour freiner la dégringolade. En 2008, j’étais à Salta et je changeais 1 dollar pour 3 pesos. Aujourd’hui, j’en obtiens 7 par les voies officielles, 10 avec les changeurs de rue. C’est d’ailleurs ce que Stella offre à Solène: 10 pesos pour 1 dollar américain.
C’est qu’elle va en vacances à Cuba dans quelques mois, voyez-vous.

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