mercredi 30 novembre 2011

Formol



Bruxelles


J'ai tourné en rond sur le campus pendant 15 minutes avant de trouver la porte B du pavillon U. De là, j'ai arpenté les couloirs beiges croulants. Les tuiles arrachées du plancher laissaient voir le sol sableux sous l'édifice. Les tuyaux bleus au plafond avaient été peints juste après la Deuxième Guerre, on aurait dit.

La porte du Musée de la zoologie au sous-sol de l'Université Libre de Bruxelles était entrouverte. Je suis entrée sur la pointe des pieds, comme pas certaine de ma shot. Sur une table à l'entrée, un vieux bol de chips au BBQ et des verres vides. Une odeur de formol à retourner les estomacs vides. C'est pour ça, les chips, que je me suis dit.

J'ai passé près de deux heures entre les rangées de bocaux pleins de spécimens étranges. Et le dessin est trompeur, parce qu'après un temps dans le formol, tout blanchit. C'est l'odeur, je pense. Les étagères étaient aussi garnies de bêtes empaillées au siècle dernier, à qui il manquait quelques touffes de poil. Des pattes de rhinocéros vidées et raides comme des bottillons de cuir traînaient à côté d'un squelette entier. Je me demande s'ils me laisseraient passer aux douanes avec ces bottes de cuir rare aux pieds. Ça ferait tout un effet dans l'hiver québécois.

Puis, dans sa piscine de formol, un coelacanthe. Un poisson préhistorique de plus de 5 pieds de long et de 2 pieds de diamètre. Une bête hideuse qui a vécu il y a 350 millions d'années. Mais ho, dites-vous, comment se fait-il qu'il flotte dans une piscine de formol à Bruxelles s'il est si vieux? 

Eh bien, dans les années 30, un pêcheur a récolté le monstre dans ses filets au large de Madagascar, vers la côte africaine. Un poisson que les scientifiques croyaient éteint depuis le Crétacé (Préhistoire - Crétacé - Paléogène — merci Wikipedia) . Dans un filet. Des dizaines de millions d'années plus tard. DIZAINES DE MILLIONS D'ANNÉES. Moi, en tous les cas, je n'en suis pas encore revenue. Depuis, ils savent qu'il en existe encore quelques centaines.

Notre ami le poisson hideux est ce qu'on appelle un «taxon Lazare». «Taxon» pour «espèce» et «Lazare» du nom du ressuscité de Jésus. Amen (et re-merci à Wiki). Mais le coelacanthe n'a pas réellement ressuscité. Les taxons Lazare sont juste des espèces que l'on croyait disparues, comme le coelacanthe, mais qu'on redécouvre avec stupéfaction.

Hier, j'écoutais Vénus Noire, d'Abdellatif Kechiche, qui raconte l'histoire de la «Vénus hottentote». «Hottentote», c'est le nom que les Hollandais qui ont colonisé l'Afrique du Sud donnaient à une tribu locale à cause de leur langue qui fait «hot» «hot» «hot». La madame, la Vénus Noire, a fait le tour des freak shows d'Angleterre et de France début 1800 à cause de son fessier bien proéminent. Ils lui ont fait toutes sortes de cochonneries au nom de la haine de la différence et du racisme, en vogue à l'époque. 

Des cochonneries qu'on n'oserait même pas imaginer aujourd'hui. Pfff, une chance qu'elle est révolue, cette époque.

Mais la petite nouvelle dans la cour d'école? Trop grande, trop nerd. Et les Chinois, eux, parlons-en des Chinois. Veulent conquérir le monde et vendraient leur âme pour 5 piasses.

La haine de la différence et le racisme, c'est le taxon Lazare du 21e siècle. Et on peut tous en pêcher un dans notre marais intérieur.

lundi 28 novembre 2011

Initiés

Bruxelles

Voici venu le temps où, après avoir décanté (cuvé?) quelques jours, je reviens sur un après-midi de dingos à courir après des 10-roues en marche pour remplir mon bock de bière, porté en bandoulière pour l'occasion.

Et cet après-midi de dingos, il a un nom bien solennel pour les comportements qu'on y observe (vous pensez qu'il fait pipi où, le cortège?): la Saint-Verhaegen, célébrée le 18 novembre cette année. Du nom du fondateur de l'Université Libre de Belgique, la première université laïque du pays plat, et l'université où mon architecte personnel a choisi d'étudier.

Ça commence à 13h, entre les camions stationnés sur l'une des places de Bruxelles où des vendeuses chics vendent du Armani et des chocolats à 5 euros la praline. Chaque 10-roues, décoré aux couleurs de la faculté qui le parraine vend des bracelets qui permettront aux étudiants de faire le plein de liquide toute la journée (les p'tits vites auront la bière aux cerises, les autres la blonde cheap).

Puis vers 15h, quand le cortège est bien saoul, commence le défilé dans les rues de la ville. Et la course après les camions. Ouf.

Dangereux, pensez-vous tout de suite. Le défilé de cette année vous aura donné raison: un étudiant est mort la tête sous une roue. Chauffeur traumatisé en prime. La première fois depuis des années, disent pourtant les journaux.

Mais là n'est pas le débat. Celle que l'on surnomme amicalement la Saint-V est aussi la fête de clôture pour les nouveaux «baptisés». Les baptisés sont ceux qui ont complété la longue et pénible (d'après les principaux intéressés) initiation qui est de tradition dans les universités belges. Au bout du processus, ils gagnent leur «peine» : une casquette à longue visière décorée de symboles, selon ce que leurs initiateurs auront remarqué dans leur personnalité.

Pour ceux qui portent cette tradition dans leur coeur, c'est une occasion d'intégrer les nouveaux venus à la vie sociale de l'établissement en plus de lui servir une leçon: ne laisse personne t'humilier et décider à ta place. Évidemment, il s'en trouve pour critiquer le processus, dont un député qui souhaite le voir banni. Parce que l'humiliation, parce que les beuveries maladives, parce que c'est pas beau bon.

Et si en entrant à l'université on ne vous tendait pas une bière pour une initiation un peu débile, mais une trompette?

Les étudiants en architecture de Versailles, en France, ont une façon bien jolie de tisser des liens: la fanfare. Ceux qui savent jouer d'un instrument l'apprennent à ceux qui ne savent pas, sur le tas.

Samedi dernier, les 17 musiciens de la fanfare de Versailles formée d'une cohorte aujourd'hui graduée se sont réuni à Bruxelles pour «trompetter» et «grosse-caisser» le temps d'une soirée. Attention, ça ne veut pas dire que l'alcool est banni de l'activité, même que ça s'enfilait bien les girafes de bière.

Ils ont donné un maudit bon show. Meilleur que celui d'une rangée de nombrils verts dans des positions compromettantes en face de leurs initiateurs bonasses? À vous de juger.

Vous comprendrez bien que je n'ai pas traîné de kodak le jour de la Saint-V. Je voulais le garder pour la suite.

jeudi 24 novembre 2011

Novembre



Bruxelles


Ça y est. Plus une feuille dans les arbres gris, prêts à passer l'hiver. Le soleil rase les toitures, même à midi. Heureusement, le grec du coin profite de l'espace dégagé par la place juste devant pour grappiller les rayons, alors je continue d'aller m'y chauffer la face de temps en temps.

Au marché, il n'y a plus ces délicieux petits raisins verts de Turquie qu'on engloutissait par grappes entières. Restent des oignons, des poireaux, des carottes.

Le pavé humide de la place Bethléem nous force à ralentir le pas, ou à travailler nos atterrissages pour les adoucir.

En préparation pour l'hiver, tout est encore exactement pareil, mais en moins flamboyant. Au lieu de se péter les bretelles, la nature donne son 70 %. De quoi décevoir les coachs surexcités que nous sommes. Tout autour, ça ralentit pour la saison dure pendant qu'on continue à fond la caisse en essuyant nos grippes dans le creux de notre manche.

Minute papillon, faut s'arrêter, des fois, pour garder le rythme.

samedi 19 novembre 2011

L'art de reclycler





Bruxelles


Les réseaux de transport en commun servent à faire du territoire urbain une seule et même jungle où il est facile d'aller de liane en liane. Mais ils créent aussi de belles barrières physiques dans les quartiers. Une fois les travailleurs pressés contentés (ok, les étudiants aussi), on fait quoi de ces espaces bétonnés abandonnés dans le sillage de la toile d'araignée?

Le projet Recyclart est né de cette envie de reconnecter le quartier populaire des Marolles, à 10 minutes à pieds de la Grand-Place, avec le centre de Bruxelles. À l'endroit où se trouve un passage de béton surélevé sous lequel passe le tram, les employés en réinsertion sociale de Recyclart ont construit un skatepark où les jeunes graffiteurs du coin laissent libre cours à leurs bombes de peinture — la Belgique n'est pas le pays de la BD pour rien. Et où, le samedi après-midi, les jeunes greffés à roulettes s'en donnent à coeur joie.

Le minicomplexe comprend aussi une salle de spectacle qui égaye le couloir de béton. Plutôt que de zigzaguer entre les seringues usagées, les passants branlent aujourd'hui leur derrière au rythme des soirées underground (littéralement) et sympathiques de Recyclart. Le volume au max, pour couvrir le bruit du tram qui continue de faire vibrer ce projet authentique.

mercredi 16 novembre 2011

Fermier ou ne pas fermier



Bruxelles


En fidèles européens-tellement-pas-américains, les Belges lèvent le nez sur les supermarchés. Sur les Delhaize, en particulier. J'en ai un, un mini IGA, à 5 minutes de chez nous.

Ouais, je sais, moi aussi je veux sentir le fermier derrière la tomate (pas SENTIR le fermier littéralement, mais disons avoir conscience de l'effort, du labeur) . C'est vrai que les marchés en plein air, c'est mieux. Que les marchands de légumes, c'est si coloré. Que la boucherie, ça sent bon et c'est frais. Mais je suis loin de dédaigner mon Delhaize quand, à 6h, il faut que j'achète le souper et que mon ventre crie si fort que je n'entends que l'appel du supermarché-on-a-tout-ce-qui-te-faut-et-t'as-20-pas-à-faire.


Parce que les Belges achètent la bouffe au fur et à mesure. Devriez voir la taille de notre frigo, pas question de faire fitter plus de deux repas à la fois là-dedans à moins de vouloir le motif de la douzaine d'oeufs imprimée dans notre steak. Ou d'être un expert Tetris.

Donc à 6h, je marche toujours jusqu'au Delhaize avec mon air de «non-mais-je-viens-juste-chercher-un-truc-que-j'ai-oublié-d'acheter-auprès-de-mon-super-fermier-bio-local» avant d'en ressortir avec deux sacs pleins d'un bon souper et d'un bordeaux à 3 euros. En courant.

Et, bien que les Belges lèvent le nez sur les grandes surfaces, c'est drôle, je fais toujours la file pendant 10 minutes à l'une des 5 caisses...

- Ah, mais tu vois Géronimo, en plus y z'ont une marque maison bio tiens!


mardi 15 novembre 2011

Le backgammon



Bruxelles


Des fois, quand je veux lire mon journal en paix et que les rénos des voisins d'en dessous vibrent trop, je vais prendre un café au grec du coin. Avant midi, le soleil plombe en plein dans la vitrine et m'engourdit le profil. Et celui d'Elio di Rupo, chef du Parti socialiste (PS) belge et négociateur en chef au conciliabule des partis chargés de déterminer les bases du prochain gouvernement belge. Il est imprimé chaque jour dans le journal. Le PS par ci, le PS par là. Le jupon du Soir dépasse. 

Si moi je fuis les rénos des voisins, les Grecs, eux, viennent un peu pour la belle serveuse en skinny jeans et bottes cavalières. Une beauté méditerranéenne qui leur sert le café en souriant et, quand ils sont chanceux, en s'accoudant au bar de bois au-dessus duquel pend le drapeau bleu et blanc pour piquer une jasette. Mais ils ne viennent pas que pour elle.

Pendant que la Belgique négocie son avenir en tant que pays (un niveau fédéral très réduit, et beaucoup d'autonomie aux régions — ça vous rappelle pas que'q chose? Vont encore s'obstiner dans dix ans, si vous voulez mon avis), la Grèce rame dans toutes les directions pour sauver ses fesses de la débandade économique. 

Je ne sais pas si c'est la gravité de l'actualité, ou bien si c'est toujours comme ça, mais les Grecs du grec du coin sont accrochés à la télé, qui diffuse toujours un bulletin de nouvelles. En grec, alors je n'y comprends pas un traître mot, sauf «Mubarak» ou «Gadhafi». Quand ils ne regardent pas la télé, ils lisent le journal. Quand ils ne lisent pas le journal, ils parlent fort en gesticulant et en levant le bras vers la télé. Ça jase de politique, on dirait bien.

On dirait que les Grecs s'en foutent moins que nous. Normal, le pays part à la dérive. Y m'semble qu'on dérive pas pire au Québec. Alors, les amis, on se remet à s'obstiner dans les cafés?

OK, ne culpabilisez pas, y en a quelques-uns qui jouent au backgammon, quand même. Mais, chez nous, c'est du pareil au même, le backgammon, la politique: une personne sur deux n'y comprend rien, et l'autre s'en fout.

lundi 14 novembre 2011

L'horizon




Bruxelles


C'est l'automne mes petits loups! Hier pendant qu'on hésitait par-dessus les oignons du petit supermarché marocain, les oies sont passées au-dessus de nos têtes. Par-delà la fine couche de nuage qui couvrait le soir de Bruxelles, c'était le party dans la volée. Kouak kouak, c'est pareil dans toutes les langues.

Je n'ai jamais vu, et encore moins entendu, une volée de bernaches au-dessus de Montréal. La faute des grattes-ciel, peut-être.

- Les gars, on prend la sortie de St-Jean, la dernière fois, on en a perdu 3 dans les vitres de la Place Ville-Marie.

Bruxelles s'étend de tout son long en oubliant de grandir. Mais, parfois, il lui pousse sur le visage comme des boutons. Un édifice de plusieurs dizaines d'étages s'élève au-dessus de la mer de quatre étages comme un tsunami d'acier et de vitres-miroir. Les urbanistes appellent ça la «bruxellisation», ou l'art de construire du pas rapport parce qu'il faut bien moderniser.



Cet automne, il me prend comme une envie de me bruxelliser la vie. C'est une impression de stagner, ou d'avancer dans la mauvaise direction. Comme les arbres, je perds des feuilles. C'est bien beau, les remises en question et c'est le lot de ceux qui cherchent à aller de l'avant. Mais dans ces moments, faut prendre garde à ne pas construire un gratte-ciel quand on a plutôt besoin de voir l'horizon. Et d'entendre les oies.

Bruxelles n'est pas ce dessin et ce dessin n'est pas Bruxelles. C'est un bout du profil de Manhattan quand ils auront bouché le trou du WTC. Par le grand K, évidemment. 

lundi 7 novembre 2011

Een weekend in het noorden











À écouter avant de lire ce billet, Les Flamandes, de Jacques Brel. Parce que c'est bon. Et pour le contexte. J'ai écrit ce texte avant de m'attarder aux paroles dont je ne retenais que l'amusant « Les Fla, les Fla, les Flamandes ». Et puis maintenant je trouve que c'est indispensable d'écouter la chanson avant de lire.

Bruges

Les Fla, les Fla, les Flamands ne sont pas pareils que les Wallons. Hein, vous ne pourrez pas dire que vous n'avez jamais rien appris sur ce blog. 

C'est quelque chose dans la rigueur de la démarche. Dans le pavé limpide que gênent les odeurs d'égouts des canaux. À 1h30 de Bruxelles, Bruges est aussi loin de la capitale que Calgary de Montréal. Et ça se sent malgré la forte présence touristique. Les Flamands se retiennent quand les Wallons se répandent. De quoi alimenter l'animosité entre les deux peuples belges. Mais les Wallons vous le diront: c'est pas nous, c'est nos voisins du nord qui ne peuvent pas nous sentir. Sais pas. Peut-être qu'ils ont raison, peut-être qu'ils font la victime. Parce qu'on a toujours plus de sympathie pour elle. Et les Flamands font de bons méchants avec leur langue germanique.

La trame sonore de Bruges, ce sont les cloches des églises de brique qui tintent tout le temps. L'horizon de Bruges est percé de clochers glauques. Les canaux éclairés la nuit renforcent encore un peu plus les airs de décor Halloweenesque qu'a la ville. Les saules tordus qui se penchent au-dessus de l'eau noire. C'est quand même un peu triste; toute cette eau, et pas la moindre envie d'y tremper un orteil. On a comme une retenue toute flamande devant ces canaux comme des limbes d'où on s'attend à voir surgir des morts qui tendent la main. Pas un endroit pour un flamant rose. Heu heu.

Les dessins annoncent le grand retour du grand Karl sur ce petit blog. Eh oui, il a repris ses crayons.

mardi 1 novembre 2011

Bruxelles by night





Alors qu'on visitait les vieux pavillons de l'Expo 58, un jeune fou a pris un tournant en faisant crisser ses pneus tout en prenant une gorgée de bière. En toute légalité.

Forcément, dans un pays où on perfuse les bébés au breuvage national dès la naissance, ça donne lieu à quelques dérapages. Comme ce jeune fou. Comme dans mon quartier, pourtant très halal, où les ivrognes font des siestes debout sur le trottoir dès 22h. Comme ce gars hier au célèbre Delirium Café qui s'endormait penché sur des colosses néerlandais qui ont failli lui donner une bonne raison de dormir. Comme quand je mangeais mes calmars attablée à un petit resto grec et qu'un type est sorti d'un bar en courant, un bâton de baseball et le reste des clients du pub à ses trousses. Il avait pété sa bouteille sur la tête de quelqu'un.

La bière belge me reste amère en travers de la gorge. Ce que je vois dedans en plus de la couleur du houblon, c'est des générations de jeunes hommes fragiles qui y laissent leur tête et en sortent avec des amis, des amours en moins. Et une petite bédaine. Let's drink to that!

Photos:
Le canal à la tombée du soir. Guillaume à la sortie du Delirium. La plus haute tour de la Grand-Place à la sortie de la lune.