Bruxelles
J'ai tourné en rond sur le campus pendant 15 minutes avant de trouver la porte B du pavillon U. De là, j'ai arpenté les couloirs beiges croulants. Les tuiles arrachées du plancher laissaient voir le sol sableux sous l'édifice. Les tuyaux bleus au plafond avaient été peints juste après la Deuxième Guerre, on aurait dit.
La porte du Musée de la zoologie au sous-sol de l'Université Libre de Bruxelles était entrouverte. Je suis entrée sur la pointe des pieds, comme pas certaine de ma shot. Sur une table à l'entrée, un vieux bol de chips au BBQ et des verres vides. Une odeur de formol à retourner les estomacs vides. C'est pour ça, les chips, que je me suis dit.
J'ai passé près de deux heures entre les rangées de bocaux pleins de spécimens étranges. Et le dessin est trompeur, parce qu'après un temps dans le formol, tout blanchit. C'est l'odeur, je pense. Les étagères étaient aussi garnies de bêtes empaillées au siècle dernier, à qui il manquait quelques touffes de poil. Des pattes de rhinocéros vidées et raides comme des bottillons de cuir traînaient à côté d'un squelette entier. Je me demande s'ils me laisseraient passer aux douanes avec ces bottes de cuir rare aux pieds. Ça ferait tout un effet dans l'hiver québécois.
Puis, dans sa piscine de formol, un coelacanthe. Un poisson préhistorique de plus de 5 pieds de long et de 2 pieds de diamètre. Une bête hideuse qui a vécu il y a 350 millions d'années. Mais ho, dites-vous, comment se fait-il qu'il flotte dans une piscine de formol à Bruxelles s'il est si vieux?
Eh bien, dans les années 30, un pêcheur a récolté le monstre dans ses filets au large de Madagascar, vers la côte africaine. Un poisson que les scientifiques croyaient éteint depuis le Crétacé (Préhistoire - Crétacé - Paléogène — merci Wikipedia) . Dans un filet. Des dizaines de millions d'années plus tard. DIZAINES DE MILLIONS D'ANNÉES. Moi, en tous les cas, je n'en suis pas encore revenue. Depuis, ils savent qu'il en existe encore quelques centaines.
Notre ami le poisson hideux est ce qu'on appelle un «taxon Lazare». «Taxon» pour «espèce» et «Lazare» du nom du ressuscité de Jésus. Amen (et re-merci à Wiki). Mais le coelacanthe n'a pas réellement ressuscité. Les taxons Lazare sont juste des espèces que l'on croyait disparues, comme le coelacanthe, mais qu'on redécouvre avec stupéfaction.
Hier, j'écoutais Vénus Noire, d'Abdellatif Kechiche, qui raconte l'histoire de la «Vénus hottentote». «Hottentote», c'est le nom que les Hollandais qui ont colonisé l'Afrique du Sud donnaient à une tribu locale à cause de leur langue qui fait «hot» «hot» «hot». La madame, la Vénus Noire, a fait le tour des freak shows d'Angleterre et de France début 1800 à cause de son fessier bien proéminent. Ils lui ont fait toutes sortes de cochonneries au nom de la haine de la différence et du racisme, en vogue à l'époque.
Des cochonneries qu'on n'oserait même pas imaginer aujourd'hui. Pfff, une chance qu'elle est révolue, cette époque.
Mais la petite nouvelle dans la cour d'école? Trop grande, trop nerd. Et les Chinois, eux, parlons-en des Chinois. Veulent conquérir le monde et vendraient leur âme pour 5 piasses.
La haine de la différence et le racisme, c'est le taxon Lazare du 21e siècle. Et on peut tous en pêcher un dans notre marais intérieur.



