lundi 15 juillet 2013

Les derniers survivants




La Paz, 12 mai 2013

Accoster sur la Baja par La Paz, c'est arriver les deux pieds dans l'eau turquoise qui clapote sur les berges blanches devant les remparts des montagnes mauves. Le port n'en est pas un de plaisance, point de départ des marchandises qui ravitaillent le sud désertique de la presqu'île. Parce qu'il faut traverser la mer de Cortéz à Mazatlán ou à Los Mochis, sinon c'est le détour terrestre tout au nord, 1200 kilomètres plus loin.

Pendant que les truckers reprennent possession de leur chargement, on prend un collectivo avec deux Anglais et leur matériel de plongée. À nous cinq, on vient ravitailler la presqu'île en touristes en prenant avec joie le chemin qui s'éloigne de Los Cabos.

Dans nos sacs, un vague itinéraire décidé un après-midi il y a plusieurs mois. Des points sur une carte en papier glacé, au cas où il y aurait de la pluie.

Et pourtant. Et pourtant même les cactus se meurent sur la route qui mène au malécon de La Paz.

Passé les installations de pisciculture, on s'est décollé les cuisses du banc de la minivan pour prendre une chambre dans une petite auberge où des draps blancs séchaient au soleil dans la cour intérieure. Ge a lavé son linge à la main dans le lave-linge à l'ancienne pendant que Fann et moi allions faire un tour sur le Malécon.

Promenade entre les poubelles en forme de tortues marines et de dauphins sur la longue promenade pavée en bord de mer. La Paz a la paix d'une wannabe station balnéaire. Et des tacos de poissons délicieux qu'on tasse avec un grand verre de jus d'hibiscus.

Une wannabe station balnéaire qui vivait jadis de l'exploitation perlière. Ouep. Quand la perle est la ressource naturelle principale, ça en dit long sur la couleur de l'eau. Mais une maladie mystérieuse a décimé la colonie dans les années 40, et l'industrie a perdu sa nacre. Plus jamais de petites billes blanches pour sortir des eaux limpides et aller se pendre à vos cou.

Alors voilà, on les ravitaille en touristes.

Après une nuit sur la terre ferme dans une chambre qui ne contenait rien du tout mais tout ce qu'il faut pour vivre, on est parties sortir les pêcheurs de leur torpeur pour voir qui nous amènerait à la baie de Balandra, chaudement recommandée par une Mexicaine croisée au dessus d'un desayuno à Mazatlán, sur le continent que l'on sentait déjà à des lieux.

Finalement, avec notre sens de l'aventure au max après une nuit dans le traversier, on a pris le taxi d'un type qui somnolait sur un banc, à l'ombre.

Balandra, comme un cratère immense rempli de sable blanc où l'eau s'étend tout à fait turquoise et peu profonde dans un demi-cercle creux comme un fer à cheval entouré de montagnes mauves. Un décor de fin du monde.  Les derniers survivants de la société des loisirs, en shorts et en gougounes.

D'où l'obligation de transformer les poubelles de bord de mer en tortues marines.

samedi 13 juillet 2013

La soupe




Mazatlán - La Paz, 11 mai 2013

On avait mis le cadran à 5h30 pour voir le soleil ressurgir de notre bord du monde comme le Déchiqueteur des Ninja Turtle qui sort du tas de vidanges un point dans les airs. Sortie au bout du couloir beige, en tanguant un peu.

Emmitouflées dans les couvertes de polar bleu à l'effigie du traversier de truckers, on attendait dans la pénombre avec l'air de femmes afghanes tournées vers La Mecque. Se dessinait à l'horizon un arc-en-ciel de couleur par strates sur l'océan d'huile violette. Sans un mot, on espérait que les rayons viennent nous réanimer, la face au vent, encore, toujours.

Le tapage incessant du grand bateau de fer, et l'odeur du desayuno qui cuisait en bas dans les cuisines et qui remontait par la ventilation. Assises derrière la rambarde blanche pas du tout five stars.

Il s'est finalement montré comme un oeil au-dessus de la grande sopa de mariscos qu'il a commencé à faire reluire. Me prennent des envies de devenir océanographe pour dresser la carte de cette palissade liquide et infranchissable quand elle semble vouloir m'aspirer comme ce matin-là.

On est descendues prendre un desayuno de truckers avec des hommes qui boivent du Coke avec leurs oeufs au lard. Leur chargement — licite ou illicite — et nous toucherions bientôt terre sur la Baja qui dessinait ses montagnes terreuses à l'horizon. En attendant, je faisais le plein du large en avalant de grandes gorgées de vent sur le pont, fin crachin salé sur la peau collante.


jeudi 11 juillet 2013

Checkpoints





Mazatlán, 9 mai 2013

António nous sert de la limo au resto du bout de la rue. La rue de la mer. Il a fallu 16 heures de bus et trois checkpoints militaires pour arriver là, les cuisses blanches dans nos shorts. Le soleil délie les nœuds du voyage, mais pas seulement ceux-là. Mazatlán, la ville endormie sur le flanc, en cuillère avec la mer. Et moi aussi, je suis venue pour dormir en cuillère avec la mer.

La marée monte, avec elle l'eau froide des bas-fonds que chauffe le puissant soleil. Et nos cuisses blanches dans nos shorts. On ne dit pas grand-chose à table, mais y a consensus sur les crevettes dans l'assiette de Fann.

On marche jusqu'au terminus du bateau qui nous fera rejoindre la Baja. Entre les trucks et leurs chargements, au bout du grand parking de poussière, on achète nos billets dans le kiosque climatisé. Demain la mer, les baleines, peut-être. Please, les baleines.

Mazatlán, plantée au bout du Sinaloa déchiqueté par les cartels, comme les nuages effilochés qui le couvrent. La violence d'un pays qui somnole, mais qui se réveille de temps à autre pour se venger, baiser sa femme et boire un coup. La douloureuse beauté de cette autre Amérique.

La douloureuse bonté d'António, roi de la limo.

Môtel de bord de mer pour dormir en cuillère. 1000 checkpoints plus tard. 1000 checkpoints avant d'arriver chez nous. Enfin.


mercredi 10 juillet 2013

Tranches de pain







Des tranches de México alignées comme dans un pain Gadoua, avant qu'on s'échappe vers la côte.


* Un dimanche à México, on a marché jusque sur la petite place San Catarina. Le monde avait sorti leu' chaises de parterre. L'église jaune moutarde, les portes grandes ouvertes, envoyait le sermon aux retardataires qui n'avaient pas pu trouver une place à l'intérieur. On s'est assises à l'ombre. J'ai dessiné l'église jaune moutarde avec un stylo noir pendant que Fann mangeait un sac de chips mexicaines, et que Ge remplissait son cahier. Les chips de Fann ont rapidement gagné le titre de «chips à l'air», mais c'est pas grave parce qu'on les mangeait avec de la sauce Valentina.

* Alors qu'on se rendait à la Maison bleue, ça chantait sur le coin d'une rue où on était arrêtées au feu rouge. Des chants d'église. Ça fait qu'on a fait un détour par la chapelle presbytérienne. Un monsieur nous a accueillies avec le sourire, nous a fourré des recueils dans les mains, et on était tout à coup invitées à la messe. «Jesús me salvo», qu'on chantait trois notes trop haut, en cherchant le tempo. Portées par les dizaines de voix qui s'élevaient, on y arrivait presque. Presque. Le service a commencé. Le pasteur a salué tout le monde, spécialement la femme de Chose, qui a subi une opération. Il a demandé s'il fallait saluer quelqu'un d'autre. Une femme s'est levée: Untel, y est à l'hôpital. Ok, madame, son nom, déjà? Ok, c'est noté, nous le saluons. Démocratie directe. J'aurais voulu demander qu'on salue Bono, mais j'ai pas osé.

* Émerger du métro Salto del agua, c'est comme jaillir, vraiment, jaillir dans la ville. Dans les odeurs de viande grillée et de tortillas fraîche, sur une avenue de boutiques qui vendent exclusivement du matériel d'éclairage. Boules disco, black light, stroboscope, lasers. Une rue. Pour de l'éclairage de party. C'est tout. Ça vous donne une idée.