mardi 12 juin 2012

La vie dans l'eau vaseuse






Venise, 25 mai 2012

À Venise, le rythme est lent, comme pour ne pas déranger la cité qui a jusqu'à maintenant oublié de couler. Lentement, on a marché à l'ombre des ruelles pour rejoindre l'appartement de Giuglia, qui nous laissait son grand lit rose pour notre unique nuit à Venise. On a trouvé l'adresse sans trop de mal, dans un cul-de-sac adjacent à l'un des 10 000 «campos» de la ville. Partout ailleurs en Italie on dirait «piazzas» (places), mais les Vénitiens, en bonnes têtes de mules qui vivent sur la mer, ont préféré les appeler «campos» (champs).  La seule verdure qui pousse pourtant dans la ville est accrochée aux fenêtres et aux balcons: des boîtes à fleurs pleines de pétunias et de géraniums odorants.

On a gravi les interminables escaliers jusqu'au 3e étage de l'immeuble au rez-de-chaussée inhabité, humide, et glauque. Belle surprise tout en haut: un grand appartement lumineux qui laisse entrer les gracieux toits de tuiles de la ville par les fenêtres.

Giuglia est rentrée exténuée de son examen de russe et on est parties les trois filles faire le tour des incontournables de la ville en se frayant littéralement un chemin entre les hordes de touristes. 60 000 habitants à Venise, 100 000 touristes par semaine. Le festival de St-Tite tous les jours. Pas de roulottes sur les «champs», mais du mauvais goût, ça oui.

— Giuglia, ils travaillent où, les 60 000 habitants de Venise?

— Dans les boutiques, les cafés, ou bien l'administration publique.

Presque pas d'entreprises ou d'industries implantées dans le coin. Une ville par et pour les touristes. On a croisé quelques bateaux-bulldozer-pépine, alors je dirais qu'il y a aussi des gars de la construction, à Venise.

— La ville a besoin de beaucoup d'entretien parce qu'elle se détériore rapidement. Donc sans l'argent des touristes, elle ne serait pas aussi belle.

C'est un point de vu, sitôt obstrué par le chapeau Tilley qui scrap ma photo. Pas sûre, que Venise est plus belle grâce aux touristes.

Pour fuir la foule, Giuglia nous a emmenées manger une pointe de pizza sur la place étudiante. On est montées dans le pavillon administratif de l'université où elle est venue de la Sardaigne pour étudier. De la salle de travail, on avait vue sur le Grand Canal

OK. C'est vrai, que Venise est belle. Malgré les canaux où flottent des algues qui ondoient comme des cheveux de cadavre dans l'eau vaseuse.

On est passées par le Rialto pour rentrer, et on s'est arrêtées quelques minutes pour regarder passer les bateaux.

— Une chose qu'ont en commun tous les Vénitiens, c'est d'être terrorisés en voiture.

Normal. Parce que, dans l'eau, tout est plus lent. La course du bateau, les virages, les arrêts. Les villes de voitures doivent leur paraître bien surexcitées. Les Vénitiens ont une autre conception du mouvement, obligés d'aller à pieds, ou dans l'eau.

On a fini la journée (et la nuit) au bar où Silvio travaille chaque soir à brasser des cocktails aux pommes à vous casser les genoux. Sur le bras du patron, en plus.

Le lendemain matin, la bouche sèche et la tête qui bourdonne, c'était l'heure des adieux qu'on espère toujours être des au revoir. On aurait voulu plus de temps, on aurait voulu, on aurait voulu.

On a parcouru le pays pendant deux semaines, de ville en ville, à 200 km/h dans le train. Un petit marathon qui nous laissait juste assez de temps pour voir l'essentiel, et trop peu de temps mort pour y revenir, justement, à l'essentiel. Entourée des hordes de touristes qui vont de site en site en suivant le programme du jour, je me suis mise à souhaiter qu'on vive la vie, et le voyage, lentement. Comme si on naviguait sur des canaux vaseux.

Photos: 
- Le Grand Canal.
- (Bis)
- Les gracieux toits de tuiles et leurs gracieuses antennes par la fenêtre de la salle de bain.
- Une gondole contre la hausse.

dimanche 10 juin 2012

Entre deux eaux





Riomaggiore, 23 mai 2012

Tout à coup, au sortir d'un interminable tunnel ferroviaire, un flash de la Méditerranée qui brille en bleu sous le soleil aveuglant, des fleurs des champs multicolores accrochées aux falaises comme des suicidées qui auraient changé d'avis au dernier moment.

L'an dernier, de sévères inondations ont provoqué des glissements de terrain entre les villages médiévaux qui composent le parc national des Cinque Terre, détruisant au passage des vies et le sentier côtier, où les Japonaises se baladent en robe longue en souriant pour la caméra devant la mer. Impossible de ne pas imaginer les immenses coulées de boue dans l'eau azur.

Le premier village des cinq, Riomaggiore, est joli, avec ses volets verts qui s'ouvrent sur des visages de scèneux qui tiennent à l'oeil la rue principale, toujours pleine de touristes. En bande sonore, les rebondissements incessants des roulettes de valises sur le pavé.

On avait réservé une petite chambre que l'on ne savait pas si haut perchée dans le village médiéval construit au creux d'une baie. Il fallait monter par-delà le vieux château et dépasser la grande croix sous les arbres en ne manquant pas de prendre le soleil plein la gueule et de faire une photo mentale des vagues qui viennent se briser avec furie tout en bas, dans un vacarme comme un long soupir. Une mini rando à chaque fois, ce qui n'était pas plus mal puisqu'on a trop mangé au petit restaurant adjacent à la marina, la face au vent, sur la terrasse.

Des crevettes comme on ne savait pas qu'il en existait, en abonnées des couronnes décongelées des buffets des Fêtes. On a craqué les pinces en aspirant la chair tendre et sucrée et en se demandant comment on pouvait en venir à décortiquer une crevette comme un homard.

Pour dessert, un flan aux fruits des champs et un grand slim en short de marathonien qu'on a espionné alors qu'il transportait des caisses d'eau vers la descente de bateau. Des jambes fines et dorées, et un regard brillant ridé de soleil au-dessus d'une barbe noire. On l'a trouvé sexy. Comme l'Italie.

Comme la dernière fois, le serveur nous a offert le Limoncello. Ça vaut la peine, de voyager avec une soprano du sourire qui fait exploser les coeurs comme du cristal.

Poussées par le digestif, on est allées regarder mourir les vagues sur la digue alors que des bonshommes taquinaient le poisson dans le couchant. La digue de Riomaggiore: des morceaux de granite empilés dans une langue qui s'avance lourdement dans la baie pour caresser les vagues, construite pour protéger le petit port.

On s'est assises sur les rochers pour prendre la nuit comme elle venait, perdues dans nos pensées, pas envie de réaliser que le voyage tirait à sa fin.

J'ai songé à la nature, qui règne en maître sur le parc national. D'un côté, l'assaut du large et l'eau salée qui s'éclate la gueule sur la digue dans un tourbillon d'écume, de l'autre, les nuages paresseux qui s'accrochent aux flancs des montagnes et qui menacent de décharger des trombes, transformant les vignobles en terrasse en rizières et la rue principale en canal Lachine. Cinque terre entre deux eaux, comme nous, souvent, et surtout en voyage.

vendredi 8 juin 2012

La pluie






Florence, 20 mai 2012

Arrivées à Florence sur le tard, on a marché sous la pluie sur le boulevard jusqu'à l'hôtel, un sourire béat sur le visage. Notre train avait pris deux heures de retard et on était heureuses de s'extirper du wagon où ça sentait la lotion après-soleil. L'air était doux et le crachin nous ravigotait.

Le gars de l'accueil portait un gilet de laine à motifs brun et taupe et le tapis rouge de l'escalier sentait la friture. Au-dessus du comptoir de la réception, une Vierge Marie poussiéreuse veillait sur les visiteurs.

On a déposé nos sacs et on est reparties, à la recherche d'un restaurant ouvert le dimanche pour repaître nos ventres insatisfaits par le sandwich de pain sec et salami du midi. Cheveux mouillés, on a commandé des pâtes avec les yeux du serveur dans mon décolleté, et notre demi-litre comme un rituel.

Comme à la maison quand il pleut, on a eu envie de cinéma. Alors on a pris deux tickets et on s'est calées dans de gros bancs de velours rouge. Les pubs étaient commencées. On s'est mises à chercher des bribes d'italien qui avaient du sens dans nos cerveaux de vin rouge et de retard ferroviaire. Johnny Depp est apparu dans sa splendeur laiteuse dans le dernier Tim Burton dont j'ai compris quelques jokes et une histoire assez vide.

Quand on a émergé du cocon de velours rouge, il tombait des cordes, pour nous narguer. J'ai fait un tour aux toilettes avant de me tromper de porte pour tomber sur le placard.

On est sorties du ciné en pressant le pas dans un éclat de rire. On est rentrées à l'hôtel dans le son des canalisations et des gouttières où s'engouffraient les torrents qui mouillaient nos Converses. J'ai fait un clin d'oeil à la Sainte-Vierge en passant. Humide dodo sous le Duomo, dans l'odeur de l'après-soleil.

Photos:
- C'est lundi, les musées sont fermés. Florence couleur terre sous les nuages. 
- Il Duomo dans la pénombre, au sortir d'un repas de délices dans une trattoria où les vieux vous servent en souriant, vous lancent la serviette sur les genoux et arrosent votre soupe d'huile d'olive.
- Une pause sur le perron de l'église.
- Un saint et son halo.

jeudi 7 juin 2012

Les vacances



Naples, 19 mai 2012

On a passé la journée à la plage après une ride de traversier à travers la baie de Naples, entre les petits pois d'îles volcaniques comme des éponges noires qui pataugeraient dans le bleu.

Comme de vraies touristes, on a rigolé en jouant dans l'eau avec de jeunes Italiens les hormones dans le tapis. On a ri d'Ivo et de son corps aux mouvements saccadés, comme incontrôlables. De ses talons qui ne touchent jamais le sol quand il marche dans ses gougounes orange. Il portait du fluo de la tête aux pieds avec des Ray Ban oversized bleu et noir. Et chantait «Vamos a la playa».

On est montés sur la colline pour sauter la clôture qui bloque l'accès au pont. Il ventait dans nos cheveux pleins de sable. De là-haut, Ivo s'est jeté dans la mer. Pour faire son tough devant les Canadiennes, Fabio a suivi en grelottant. On s'est trouvé un spot sur la pierre noire et poreuse pour lézarder au soleil. Les gars ont dormi sur la plage pendant que Fanny prenait une marche et que je chassais le poisson plat et bizarre qui se cachait dans le sable.

Ivo a raconté qu'il venait passer tous ses étés avec la famille ici, à Procida, jusqu'à ses 18 ans. Nostalgique à 21 ans.

- Dong! Dong! Ding!

Il nous a expliqué que l'horloge du village sonne les heures avec des «Dong» et les demi-heures avec des «Ding». Au quatrième «Dong» on est rentré au port pour attendre le traversier et manger des granitas au citron comme si on avalait la mer et le soleil et le bonheur à la fois.

On est rentrés en bateau, escortés par une garde de goélands qui tournaient la tête de gauche à droite dans notre sillage, en laissant les maisons pastels et les citronniers derrière nous dans la baie bleue. On n'a pas dit un mot du trajet, les yeux fixés sur l'horizon.

En rentrant à l'hôtel, on ne s'est pas trop étonnées de croiser une manif dont le thème était: «La mafia c'est de la merde». La mafia, on connaît, on habite le quartier espagnol.

Comme on a vécu dans le déni en se passant de crème solaire, on a attrapé des coups de soleil carabinés. Ça chialait le soir sur la terrasse. Pour calmer la douleur et la chaleur, on a vidé une bouteille de rouge. On plantait notre couteau dans de la mozzarella qui suintait comme une sainte relique et qui ne goûtait rien de moins que le ciel.

Manuela a envoyé quelqu'un nous chercher: c'était la fête en bas pour la San Ivo, la fête du même nom que le jeune homme. En Italie on vous donne des cadeaux et à votre anniversaire, et à celui du Saint qui porte votre nom. On a préféré rester dans la nuit napolitaine, sur la terrasse pleine de plantes vertes. On s'est endormies dans notre lit, sur un fou rire de filles fatiguées et pleines de mozza et de vino.

vendredi 1 juin 2012

Autosuffisant





Naples, 18 mai 2012

À 8h30 tapant, même pas eu le temps de finir notre café au lait qu'Ivo nous attendait, guitare sur le dos. Il nous a traînées dans un bus le long de la côte jusqu'au bout de la baie, pour la vue sur Ischia et Procida, deux petites îles volcaniques plongées dans la Méditerranée toute bleue.

Un parc plein de fleurs, de joggeurs et de types en shorts qui font du yoga. La Naples des nantis. Juste de l'autre côté de la pointe de la baie qui se termine en falaise, un immense site industriel en friche. Une ancienne sidérurgie qui a plié bagages et laissé la ville dans le trouble. Une quinzaine d'années et encore rien de neuf sous le soleil. Bling ghetto gangsta, disait-on hier. Ivo avait honte de nous montrer cette facette de sa ville, alors il a insisté pour qu'on regarde plutôt le splendide paysage de la baie.

Il a parlé. Sans s'arrêter. Nerveusement, avec des gestes incontrôlables. De ses études en biologie marine, de sa crainte de devoir déménager pour trouver un emploi décent. Il a Vancouver dans sa mire pour son master, après quoi il veut retrouver sa Napoli chérie.

- Ici, je peux travailler avec les tortues marines dans un centre financé par l'État, mais c'est tout. Ça ne paie pas très bien. Mais je voudrais vraiment rester ici, près des miens.

C'est sa seule option. Si ça ne marche pas, il va devoir quitter sa famille. De sa famille, ça aussi, il en a parlé, parlé, parlé, en gesticulant. De son père qu'il n'a jamais connu, des deux femmes formidables qui l'ont élevé. De comment il est devenu l'homme de la maison. J'ai voulu l'aider à ranger sa guitare et la couverture qu'il avait apportée pour qu'on traîne dans le parc, et il a refusé catégoriquement.

- I am a self-sufficient man.

Textuellement. Eh ben. Ramasse-la tout seul, ta couverte, chose. Puis il a continué de parler, en tassant la mèche de cheveux qui lui chatouillait le nez. De l'importance de pourvoir la famille. D'être responsable des êtres qui nous ont élevés, ou qui nous ont supportés. Il est resté avec son ex-copine pendant un an même s'il ne l'aimait plus, parce qu'il voulait la préparer à son départ. Ici, on s'engage pour la vie et on s'imagine devoir la Lune à ceux qui nous ont un jour rendu heureux.

Il n'a pas voulu que je l'aide à ramasser la couverture, peut-être parce que c'est le seul moment où il est indépendant, finalement.

Photos:


- Ivo.
- La pointe de la baie de Naples.
- Nos trois pizzas sur les rochers de la marina sous le soleil de plomb du midi.