Venise, 25 mai 2012
À Venise, le rythme est lent, comme pour ne pas déranger la cité qui a jusqu'à maintenant oublié de couler. Lentement, on a marché à l'ombre des ruelles pour rejoindre l'appartement de Giuglia, qui nous laissait son grand lit rose pour notre unique nuit à Venise. On a trouvé l'adresse sans trop de mal, dans un cul-de-sac adjacent à l'un des 10 000 «campos» de la ville. Partout ailleurs en Italie on dirait «piazzas» (places), mais les Vénitiens, en bonnes têtes de mules qui vivent sur la mer, ont préféré les appeler «campos» (champs). La seule verdure qui pousse pourtant dans la ville est accrochée aux fenêtres et aux balcons: des boîtes à fleurs pleines de pétunias et de géraniums odorants.
On a gravi les interminables escaliers jusqu'au 3e étage de l'immeuble au rez-de-chaussée inhabité, humide, et glauque. Belle surprise tout en haut: un grand appartement lumineux qui laisse entrer les gracieux toits de tuiles de la ville par les fenêtres.
Giuglia est rentrée exténuée de son examen de russe et on est parties les trois filles faire le tour des incontournables de la ville en se frayant littéralement un chemin entre les hordes de touristes. 60 000 habitants à Venise, 100 000 touristes par semaine. Le festival de St-Tite tous les jours. Pas de roulottes sur les «champs», mais du mauvais goût, ça oui.
— Giuglia, ils travaillent où, les 60 000 habitants de Venise?
— Dans les boutiques, les cafés, ou bien l'administration publique.
Presque pas d'entreprises ou d'industries implantées dans le coin. Une ville par et pour les touristes. On a croisé quelques bateaux-bulldozer-pépine, alors je dirais qu'il y a aussi des gars de la construction, à Venise.
— La ville a besoin de beaucoup d'entretien parce qu'elle se détériore rapidement. Donc sans l'argent des touristes, elle ne serait pas aussi belle.
C'est un point de vu, sitôt obstrué par le chapeau Tilley qui scrap ma photo. Pas sûre, que Venise est plus belle grâce aux touristes.
Pour fuir la foule, Giuglia nous a emmenées manger une pointe de pizza sur la place étudiante. On est montées dans le pavillon administratif de l'université où elle est venue de la Sardaigne pour étudier. De la salle de travail, on avait vue sur le Grand Canal
OK. C'est vrai, que Venise est belle. Malgré les canaux où flottent des algues qui ondoient comme des cheveux de cadavre dans l'eau vaseuse.
On est passées par le Rialto pour rentrer, et on s'est arrêtées quelques minutes pour regarder passer les bateaux.
— Une chose qu'ont en commun tous les Vénitiens, c'est d'être terrorisés en voiture.
Normal. Parce que, dans l'eau, tout est plus lent. La course du bateau, les virages, les arrêts. Les villes de voitures doivent leur paraître bien surexcitées. Les Vénitiens ont une autre conception du mouvement, obligés d'aller à pieds, ou dans l'eau.
On a fini la journée (et la nuit) au bar où Silvio travaille chaque soir à brasser des cocktails aux pommes à vous casser les genoux. Sur le bras du patron, en plus.
Le lendemain matin, la bouche sèche et la tête qui bourdonne, c'était l'heure des adieux qu'on espère toujours être des au revoir. On aurait voulu plus de temps, on aurait voulu, on aurait voulu.
On a parcouru le pays pendant deux semaines, de ville en ville, à 200 km/h dans le train. Un petit marathon qui nous laissait juste assez de temps pour voir l'essentiel, et trop peu de temps mort pour y revenir, justement, à l'essentiel. Entourée des hordes de touristes qui vont de site en site en suivant le programme du jour, je me suis mise à souhaiter qu'on vive la vie, et le voyage, lentement. Comme si on naviguait sur des canaux vaseux.
Photos:
- Le Grand Canal.
- (Bis)
- Les gracieux toits de tuiles et leurs gracieuses antennes par la fenêtre de la salle de bain.
- Une gondole contre la hausse.