jeudi 29 décembre 2011

Les putes




Amsterdam


Elles sont petites, moyennes, grandes. Elles sont maigres, minces, rondes, carrées, ou encore trop carrées pour être des femmes. Elles ont les cheveux lisses (les hommes ne bandent-ils pas sur des cheveux frisés?), trop de maquillage. Elles ont des seins que leur dos frêle a sûrement du mal à supporter parfois. Elles fument, pour se donner une contenance. 

Parce que se tenir debout devant une fenêtre pleine grandeur éclairée d'un néon rouge devant les yeux des passants n'est pas simple. Vous feriez quoi, vous, des heures devant la fenêtre à essayer d'attirer le regard des clients? Ou plutôt l'argent des clients. Parce que des regards, elles en essuient plein. Des surpris, des désireux, des nécessiteux, des frustré(es), des choqués. Étonnamment, c'est en croisant le leur qu'on se sent encore plus vulnérables qu'elles. Les putes d'Amsterdam sont installées en plein coeur du centre-ville, sur ce qui pourrait être à Montréal la rue St-Laurent. Y a du monde.

En rangées dans leurs cabines, elles s'étalent sur une dizaine de ruelles que les curieux parcourent en zigzag, entre deux artères principales. Au chaud dans leur petite cabine, elles font des clins d'oeil, des tatas, des petites danses. Elles essaient. Elles sont des attractions touristiques. La Ville devrait les payer pour qu'elles louent les cabines. Peut-être qu'ainsi, elles n'auraient plus besoin de laisser entrer les clients pour payer les comptes.

Amsterdam décomplexée expose les vices du monde dans les vitrines de ses cabines à putes pourvues d'un lit, d'une bouteille de K-Y et d'un rouleau de papier de toilette. Dans celles de ses coffee shop, qui vendent de la mari, du hasch et du Pepsi. Sex, drogue, argent, jeux. Las Vegas du nord. 

On en ressort avec un vague haut-le-coeur. Une légère surdose d'hommerie. On connaît les travers de nos excès et leurs conséquences, mais ils fessent moins tapis dans l'ombre d'une ruelle. 

J'ai eu une idée: peut-être qu'une ville où tout et son contraire serait permis suffirait à nous écoeurer pour de bon.

Amsterdam est aussi autre chose que le Red Light et le vice. On en reparle bientôt.

samedi 24 décembre 2011

Joyeux Noël

Nous y voilà. Au seuil de cette journée d'amour, d'amis, de parents. Au marché, les gens font la queue, les paniers chargés de gâteaux, de liqueur, de chips. Dans les allées, ça court après l'ingrédient bizarre de la recette.

- Avec les ingrédients à pâtisserie ou les marinades, les cerises du Nord?

Ça s'agite, le sourire dans la face, les cheveux en bataille avant de sauter dans la douche et de se grimer pour les invités.

Je suis allée acheter les patates et les carottes pour manger avec mon lapin aux cerises du Nord chez mon marchand de fruits et légumes. Un Arabe, dans mon quartier d'Arabes.

- Joyeux Noël madame, et bonne année hein, et la santé! C'est le plus important, la santé.

J'ai couru jusqu'au petit commerce où les Arabes de mon quartier d'Arabes vont appeler les membres de leur famille restés au Maghreb. J'y imprime tout ce que j'ai besoin d'imprimer parce que c'est à deux pas. Là, c'était un contrat de rédaction, juste à temps pour Noël. L'Arabe qui me sert chaque fois était relax aujourd'hui.

- Voilà, merci beaucoup! Et joyeux Noël!

J'ai souri. J'ai souri pour toutes les fois où j'ai eu le goût de pleurer en regardant mon fil Facebook ce dernier mois.

Souvent, ici et dans la vraie vie, j'ai envie de vous parler de tolérance et de fraternité. Des beaux gros mots qu'on connaît depuis la maternelle et qu'on doit apprendre à appliquer jusqu'à notre mort. Aujourd'hui j'ose, et je vous laisse réveillonner sur ces anecdotes où des Arabes me souhaitent « Joyeux Noël » pareil comme des mononcles du Saguenay.


vendredi 16 décembre 2011

Tide



Bruxelles

Je suis descendue avec mes deux gros sacs de linge sale, l'un avec une poignée pétée, puis rattachée. Parce que comme on doit aller à la laverie chaque fois, puis attendre que ça sèche, on étire le temps entre les visites au temple de la mousse et du spin. On étire le temps, et on étire les sacs...

Ça sentait l'hiver malgré la pluie et j'avais les mains gelées autour des ganses en plastique. J'ai enfermé mes bas sales dans trois laveuses, j'ai parti le chrono et je suis remontée à la maison pour attendre la fin du cycle.

— Salut mon amour, c'est Karl. Regarde par la fenêtre.

Les nuages s'égrenaient lentement, par gros flocons.

Je suis descendue sécher mon linge en tirant la langue. J'en ai attrapé deux-trois; ça goûte la même chose que chez nous.

jeudi 15 décembre 2011

La Grand-Place

Bruxelles


Je les ai attendus une heure dans le hall d'un hôtel tapissé couleur saumon, devant un arbre de Noël avec les lumières qui clignotent. Leur vol Moscou-Bruxelles avait été annulé la veille à cause d'une météo capricieuse. Ils sont arrivés à la course, un groupe de huit qui hochait de la tête à chacune de mes phrases jusqu'à ce que l'interprète se pointe.

On avait déjà 5 minutes de retard sur l'horaire quand ils ont pris les clés de leur chambre. Et entre le départ et nous se trouvaient encore un rideau de douche qui sent l'humidité, des lits jumeaux collés sensés être séparés, pas assez de cintres dans le placard et pas de bouilloire pour faire le thé tous les soirs. J'ai commencé à être gênée quand le commis à la réception de l'hôtel à 250 euros la nuit a répondu sèchement à l'Ouzbek qui voulait deux lits séparés «qu'il fallait seulement les décoller» en roulant les yeux...

Après, on s'est présenté au mauvais bâtiment de la Commission européenne, parce qu'on nous avait donné la mauvaise adresse. Re-gêne. On a fini par tous s'enregistrer, numéros de passeport en prime, sous les commentaires arrogants du gars de la sécurité, et on est monté dans une salle de conférence pourrie où il faisait trop chaud, pour entendre un responsable du fonds social de l'UE pas préparé. Là, j'étais à peu près aussi gênée que quelqu'un de respectable que l'on attrape en train d'écouter Loft Story en rediffusion.

Les gens des pays en développement idéalisent souvent l'Europe, l'Occident. Des nations de princes avec des routes impeccables, des servants polis et dociles et des montres Rolex.

J'ai eu honte. Au début, j'ai cru que c'était de ne pas être à la hauteur de la légende. Mais qu'allaient-ils penser de nous? NOUS. Comme si je formais vraiment un «nous» avec les Belges... Mais au bout de quelques minutes, ça n'était déjà plus ça. Il faut bien dégonfler le mythe un jour ou l'autre, et ça ne pouvait qu'être bon pour leur amour-propre.

J'ai eu honte qu'on les ait pris à la légère.

- Les Ouzbeks s'en viennent faire un tour, on n'a pas trop le temps, mais y connaissent pas grand-chose, pas besoin de se forcer. Anyway, vont être impressionnés par la Grand-Place. Ah, qu'elle est belle la Grand-Place.

Ça ne vous rappelle pas quelque chose? Un indice? La Chine diplôme des milliers d'ingénieurs par année et bat les Bordeaux français avec son vin dans les concours mondiaux pendant qu'au Québec on vivote sur le Plan Nord.

mardi 13 décembre 2011

Youzebek


Bruxelles

Alors alors, comme je vous néglige, vous dites-vous en pleurant à la fin d'une autre interminable journée sans l'une de mes superbes aventures.

Vous avez raison. Et en plus, je vous trompe avec des Ouzbeks. Deyouzquoi? Youzebek? Non, Ouzbeks, de l'Ouzbékistan.

Rassurez-vous, ils n'ont pas tous l'air de tueurs à gages échappés d'un film de Tarantino, comme sur le portrait. Mais c'est bien un portrait. Un vrai de vrai Ouzbek qui a connu l'autre bord du Rideau de fer. Qui en a même sûrement tiré quelques ficelles. Monte, descend, monte, descend.

On m'avait demandé de les accompagner, lui et le reste de la délégation venue de l'Asie centrale après une interminable escale à Moscou.

À suivre demain, et peut-être après-demain, sur ce blog. 

Pour patienter, mille youzebecs. 

xxxxxxxxxxxx....

P.S Pour les Français, «becs», c'est «baisers» en québécois.

jeudi 8 décembre 2011

Changement de saison


Bruxelles


Y a des matins où c'est plus simple de se lever que d'autres. Comme ce matin, par exemple. Avec cette vue dans ma verrière. Le ciel sursaturé.

Mais j'aurais dû me méfier. Mon manteau de laine me manquait ce midi, quand j'attendais en file au stand à patates au coin de la rue, que la madame à l'accent polonais me donne mon poulycroc (une croquette effilée qui ressemble plus à de la compote en panure qu'à du poulet). 

- Ça fera 1 eurrro 50, madame.

Le vent, le froid, l'accent polonais, la file pour n'avoir qu'une mince croquette grise... Mais non, ne vous en faites pas; Bruxelles n'est communiste que dans ses vitrines de librairies. En terre communiste, j'aurais eu la croquette grise trois fois moins chère.

J'ai grignoté la chose immonde en pressant le pas dans mes ballerines qui ont trouvé le chemin de la boîte à chaussures dès que j'ai enfilé mes pantoufles. 

Bon hiver! Pas officiellement encore, je sais, mais on le sent... Et j'espère que ses ciels sont aussi beaux par che-vous.

lundi 5 décembre 2011

Bruxelles is watching you







Bruxelles


Bruxelles a au moins 10 000 yeux. De pierre, de marbre, de métal. Des statues à tous les coins de rue. Ça m'avait fascinée en Turquie, ça me fascine encore par ici: les gens, avant, ils aimaient avoir des yeux sur eux. Des anges pour les protéger. Des Saints pour les mettre en garde. Encore des Saints, pour les faire culpabiliser. 

Orwell n'a rien inventé. Big Brother existe depuis toujours, mes amis.

vendredi 2 décembre 2011

Chez les morts

Bruxelles


J'aime les cimetières. Quand j'avais Nelligan comme voisin, à Montréal, je grimpais parfois le long de l'Université de Montréal pour entrer au Notre-Dame-des-Neiges. Une splendeur de collines, d'arbres matures, de tranquillité et de roches très dispendieuses. Ma rando préférée sur toute l'île.

J'aurais aimé faire partie d'une des familia italiennes qui ont acheté toute une allée. J'aurais pu porter un grand chapeau et des gants pour déposer une rose sur la tombe en marbre noir de mes ancêtres. C'est chic, un cimetière.

J'ai profité des premiers rayons de décembre pour faire la promenade jusqu'au cimetière d'Ixelles. Plein de célébrités, c'était écrit dans le ti-pamphlet à l'entrée. Moi, tellement ferrée en histoire européenne, je ne reconnaissais pas un traître nom. Pas grave, il y en a un qui m'attirait. Le général Georges Boulanger, un suicidé.

Le gars a mené des guerres. Été blessé plusieurs fois. Déclenché un mouvement nationaliste populiste en France (le boulangisme, ça s'appelle) qui en voulait aux maudits Allemands (alors en Prusse). A comploté contre le pouvoir et dû s'exiler en Belgique après qu'on ait émis un mandat d'arrêt contre lui. Puis, une balle dans la tête sur la tombe de sa maîtresse, morte deux mois auparavant. Sur la pierre, sous leurs deux noms, une phrase: «Ai-je pu vivre deux mois sans toi?». Eh ben non, on dirait. 

La pierre tombale est abîmée, un peu craquelée, plaque arrachée. Même pour un cadavre, c'est lourd à porter, la vie d'un autre, sur ses épaules.

***

Je suis passée en sortant près de la pierre tombale de la famille Coffin. Coffin, c'est «cercueil», en anglais. Banal, je sais. Le nom de famille vient sûrement de l'ancêtre qui fabriquait des cercueils. Mais, comme disent les Américains: «You made your own bed, you should lie in it.» Heu heu. 

Le "wikipedions" du jour: l'histoire de l'Affaire Coffin, qui mena plus ou moins directement à l'abolition de la peine de mort au Canada. À lire, pour se rappeler pourquoi faut pas qu'elle revienne. En plus, ça se passe en Gaspésie. Pis y a des fusils de chasse. Pis du whisky.