lundi 26 mai 2014

L'arroyo


25 mars 2014, Alta Gracia

J’ai loué un vélo dans la ville où a grandi un petit Che asthmatique. J’ai quasiment pleuré quand j’ai vu la réplique de la Poderosa.

J’ai loué un vélo dans une ville de grande grâce où les saules pleurent près de l’étang aux pieds de la tour de l’horloge et de l’estancia jésuite. 

Le campo commence avec les chemins de terre. Les gens se mettent à avoir des poules et des mules, à secouer du linge dehors, à bricoler sous les camions. Les champs, les collines, les fleurs. Je m’arrêtais de temps en temps, j’essayais pour ce faire de me rendre sur le top de la prochaine colline, mais je m’arrêtais le plus souvent au milieu. Mes cuisses n’ont pas l’habitude du vélo, celle des côtes non plus.

Il faisait soleil, il y avait la brise. Un instant hors de soi, dans le paysage, un point qui avance sur la carte et qui prend des breaks au milieu des côtes.

Un type promenait son chien le long de l’arroyo où je suis arrêtée me laver les mains. En m’approchant, j’ai senti une drôle d’odeur, et je ne savais plus trop si c’était un égout finalement mais j’avais déjà les deux mains dedans. Ça fait que je ne me suis pas touché le visage jusqu’au musée Gabriel Dubois. 

Je suis entrée dans la maison toute fraîche, le soleil de l’après-midi me battait contre les tempes. La gardienne est sortie de je ne sais où, je crois que je l’ai attrapée au milieu d’une sieste. La maison était vide. Dans le livre de bienvenue, le dernier visiteur me précédait d’une semaine. J’ai utilisé la salle de bain de l’atelier de ce sculpteur dont la maison me parlait plus que l’art. 

J’ai fait un tour dans la cour fraîche. Il y avait encore son étau, et j’ai eu envie de me mettre la tête dedans et faire tourner un peu la manivelle, mais la gardienne me watchait en souriant depuis le perron. Je suis partie et j'ai dit que c'était beau. 

De retour en ville, j’ai ôté mon casque. Ben oui, je l’sais, c’est tarla. Mais j’ai du mal à profiter quand je me sens ridicule. Mon passage à vélo causait déjà tout un émoi chez ces messieurs dans ce pays qui ne me paraissait jusque-là pourtant (pourtant) pas porté à mater. Comme s’ils étaient tout à coup surpris et enchantés qu’une femme soit à cheval sur autre chose que leur corps.

De retour en ville, sans casque, donc, j’ai attaché le vélo à un lampadaire, acheté un sandwich, un alfajor et un truc feuilleté au dulce de leche (à quoi ça sert de faire du sport, sinon?) et j’ai mangé tout ça devant l’estancia dans le concert des saules pleureurs. Un groupe d’adolescentes m’a demandé de les prendre en photo. Je me suis exécutée et leur ai rendu le cell. Y en a une dans la gang qui ne s’aimait pas sur la photo, les autres ont dit: «T’es malade, t’es full belle.» Je parie qu’elle enlève aussi son casque sur la rue principale.

Il n’y avait rien à faire d’autre dans cette ville de grâce, si bien que j’en suis venue à la conclusion que je n’aurais pas le choix de visiter cette putain d’estancia jésuite d’ici au passage du bus, parce que sinon je mangerais 50 alfajores pour passer le temps. 

J’ai dit «putain» et «estancia jésuite» dans la même phrase, mais je crois que j’ai gagné le droit de le faire au petit matin quand j’ai allumé une chandelle à l’entrée de la grotte-de-Lourdes-la-réplique. J’ai cependant volé pour ce faire un peu de feu à un autre lampion. Ai-je volé en même temps un peu de ses chances de réalisation à ce souhait-là? Si oui, mes excuses au désoeuvré. Je ne sais pas ce que les jésuites diraient de ça. Les règles de dieu sont impénétrables. Aussi bien s'en sacrer.

Peut-être ai-je de toute façon déjà été punie, parce que c’est devant cette grotte que j’ai attaché mon vélo autour d’un pin, comme il n’y avait pas de lampadaire. J’ai fait le restant de la ride avec les mains pleines de gomme de pin. Jusqu’à l’arroyo dont on ne sait finalement pas s’il était un égout. 

Ce qu’on ne sait pas ne nous fait pas de mal. Mais, presque toujours, le doute suffit.

mercredi 21 mai 2014

Le palace




23 mars 2014, Buenos Aires

C’était dimanche, c’était la dernière journée qu’on passait ensemble. Notre petit équipage a visité le planétarium de béton en faisant semblant qu’il n’avait pas déjà un peu la nostalgie collée aux basques, des blues que les bons airs qui secouent la ville faisaient tournoyer autour du noyau programmé pour l’éclatement.

Heureusement, une grande quête, de celles qui vous font oublier jusqu’à la mélancolie des jours d’adieux, a sauvé le cul de cette journée. 

Avant de rentrer à Santiago, les gars s'étaient mis en tête de manger coûte que coûte au Palacio de la Papa Frita, qui faisait semble-t-il une sorte de pommes de terre soufflées dont tout le monde leur avait parlé, y compris le père de Kiko et la novia toute neuve de François. Ils avaient vu l’enseigne briller sur Corrientes la veille depuis le bus qui nous ramenait chez nous. Ils ne sauraient dire où exactement, mais ils l’avaient vu, plein à craquer, la joie gastronomique de Buenos Aires sous le signe de la patate. Ils devaient croquer dans une frite royale, c’était une question de vie ou de mort. 

Ils scrutaient notre carte maganée en cherchant un indice qui les rapprocherait du palace.

— Y a qu’à prendre le bus et on va passer devant. 

Comme Solène et moi demandions à disposer d’un territoire de chasse circonscrit avant de se lancer sur les traces du Palacio, on s’est mis à demander à tous le monde, carte de la ville en mains, où on pouvait trouver ce paradis de la pétaque. 

Impitoyables, on a envoyé notre Chilien au front pour avoir moins l’air de touristes cons. Ça a marché, parce qu’une de nos cibles est revenue, alors qu’on harcelait quelqu’un d’autre, avec une copine qui «y va tout le temps avec ses parents». On a cherché l’adresse sur son cell, et on a même pigé dans nos budgets de paumés pour y aller en taxi. Le chauffeur a fait la gueule tout le long parce que j’ai claqué la porte dans la frénésie.

Au bout de la course, on a finalement trouvé une sorte de gros PFK climatisé qui servirait aux tables. Vide. Pas une âme qui dîne dans ce Palacio de la Papa Frita. Quatre conquérants penauds sur le trottoir de Corrientes. Chercher un palace et trouver une sorte de PFK climatisé. Ce que c’est que de vivre, parfois.

Quatre conquérants penauds sur le trottoir de Corrientes, donc, avec même pas une frite à chiquer. On était hors des heures de repas, et les familles ne rempliraient pas le palace avant au moins trois heures. Que l’on n’avait pas. 

Parce que pour dire la totalité de cette journée, la dernière de notre équipage, reste encore à raconter pourquoi le temps nous pressait.

On n’avait pas le temps d’attendre les hordes de Porteños qui viendraient s’acheter des patates d’abord parce que Kiko avait encore un livre à trouver avant de rentrer, en plus d’un siphon, pour réparer les torts qu’il avait causés à la toilette de l’appartement le matin même. Passons. 

Ensuite, parce que j’avais un bus de nuit à prendre vers Córdoba.

On a finalement commandé un immense sandwich à la gargote d’à côté, avec des calmars trop mous, une salade sans laitue mais avec au moins trois cannes de coeurs d'artichauts, des pâtes et une part de pizza aux anchois, dont François a finalement retiré l’unique anchois parce qu’il était trop salé. C’était franchement pas bon, et j’ai eu très peur d’avoir à emporter l’éventuel siphon de Kiko avec moi dans le bus. Passons.

Le livre et le siphon ont été trouvés et dûment payés avec l’argent qu’on n’a pas dépensé au Palacio. 

Restait le bus pour Córdoba.

On s’est dit au revoir, à Montréal, ici, en France, ou ailleurs. On s’est dit que c’était chouette. On s’est rien dit d’autre parce que les départs ont l’habitude de nous enlever tous les mots. On s’est dit bye avec les yeux.

Je suis montée dans le taxi toute seule et j’ai checké pour la première fois du voyage si la photo affichée sur le permis de taxi était bien celle de mon chauffeur. C’était pas lui. J’ai inspiré longuement, soupiré, et j’ai souri. C’était le soir sur Buenos Aires. On a roulé vers la station de bus en longeant Puerto Madero, la fenêtre ouverte.

Malgré l’inconfort et la peur, remonter chaque fois dans le taxi, direction le bout de l’arc-en-ciel, au cas où se trouverait là-bas autre chose qu’un PFK climatisé. Quelque chose comme le bout du monde, ou le début d’un palace.

samedi 10 mai 2014

Le village





22 mars 2014, Buenos Aires

Comme la planète est un village, on a rencontré l’ex-coloc de François à la milonga. Elle nous a invités à une fête le soir suivant avec sa troupe de théâtre. 

Entre temps, on a passé la journée dans les librairies parce que Kiko (Francisco, Kiko, pour les intimes) cherchait des livres et des livres et des livres et encore des livres, délesté qu’il était de la taxe chilienne de 19% incrustée dans la Constitution par Pinochet. Kiko s’était donc fait une liste et Solène devait ramener des Geronimo Stilton à sa collègue. Tout ce qu’il a visiblement réussi à faire, ce cher général, c’est de créer une véritable obsession pour tout ce qui est imprimé et relié.

Solène a cherché un guide du Brésil partout, mais apparemment ils ne peuvent pas avoir de guides qui indiquent les «Falklands» plutôt que les «Malouines». Du moins, c’est ce qu’a dit le libraire pour se défendre d’avoir des guides de la Bourgogne mais pas du Brésil.

Trafic de bouquins à la frontière chilienne, donc. François et Kiko étaient arrivés en Argentine, eux, avec un blender dans leur valise pour Aureliano. Je n’ai pas trop compris pourquoi, mais apparemment, mieux vaut acheter son blender au Chili, et ses livres en Argentine. Soyez avisés.

On a glandé au soleil sur l’esplanade de la bibliothèque nationale, une brute moderne avec des terrasses magnifiques. Une brute moderne inaugurée en 1992, un goodbye au passé, une déclaration dans un édifice. Construit sur le site qui abritait jadis la résidence de Perón et Evita. Quand on a besoin d’ériger des monuments au futur, c’est que le passé ne nous laisse pas tout à fait tranquille.

C’était bientôt l’heure de la fête de la coloc de François. On s’est donc pointés à un appart de riches dans Palermo. Y avait du monde qui peignait sur les murs dans l’escalier. En haut, ils avaient installé un bar, le vin s’achetait à la bouteille et le photographe de la soirée matait les filles. 

Une actrice faisait un monologue dans un coin du salon, de jeunes hippies-cool l’écoutaient religieusement, assis par terre. L’appart avait une terrasse et une Américaine bourrée parlait dans un espagnol terrible à d’autres jeunes cools et bourrés dehors. Il y a eu une perfo, deux gars, une fille. J’ai compris quelques mots, dont «chandail jaune», et «chiens qui copulent». Sur les murs de l’appartement, il y avait des femmes, des alligators pour manger les femmes, des queues et des d’arbres peints en noir.

On n’a pas trouvé la coloc de François, alors on est partis au troisième sketch, après avoir fini la bouteille de vin, un peu saoulés par tant de coolitude. Vers une autre fête qui se tenait un étage sous notre appartement de San Telmo, trop branché pour être cool.

Même si c’était le début de la nuit, la ville qui brillait et bougeait encore autant sinon plus qu’à 20h. Les magasins de cd étaient ouverts, un couple fouinait en se montrant des pochettes d’albums. La simplicité de l'amour parfois me stupéfie. Des vieux mangeaient en terrasse, c’était presque l’heure de pointe sur le Paseo Colón. 

Tous volets ouverts, la fête se répandait sur Defensa. À la maison, la Macédonienne recevait une amie américaine. Les hits des années 90 filtraient à travers le plancher. On a jasé un peu, Lorena est rentrée de son concert, et on est descendus au studio même si on dormait presque déjà. 

Restait une quinzaine de braves avec leurs tubes de Britney, et un Peruano beaucoup plus vieux que tout le monde qui prenait le rythme très au sérieux sur le dancefloor

— Ils l’ont laissé monté parce qu’il dansait en bas dans la rue.

J’ai rejoint François qui fumait avec une Finlandaise aux yeux bleus (pauvre de lui) près de la fenêtre. Et, comme la planète est un village, j’ai découvert en espagnol une Finlandaise qui a perdu son français et qui a habité un an à Sainte-Julie. Oui oui, notre Sainte-Julie, ville du bonheur 2008, 2009 et 2011 (c’est Repentigny qui leur a volé le titre en 2010). Designer graphique, elle est à Buenos Aires en sabbatique pour apprendre à dessiner.

— Vous êtes très chanceux d’être tombés sur cet appartement... Ces gars-là dessinent pour Marvel. 

Pour achever ce portrait délirant et magnifique, j’ai fait un dance battle avec le Peruano qui vraiment avait le rythme dans le sang. 

Il m’a clairement battue, mais j’étais devenue sa «Madonna» et j’ai eu droit à un baise-main.

Dans tes dents, tango de merde.