Naples, 17 mai 2012
Les vitrines de vêtements bling ghetto gangsta le long du chemin entre la gare de Naples et le B&B achèvent de nous signifier qu'on a quitté la ville Éternelle pour la ville Neuve (à l'origine Neapolis, en grec). Ou plutôt la ville qui a déjà été neuve. Légèrement chaotique, à 1000 lieux de Rome la propre, la verte, la parfaite. Naples est grise, sale, a souvent besoin d'un coup de pinceau et n'a pas de règlement municipal contre les cordes à linge.
On a marché deux petits kilomètres pour retrouver notre hôtel sur une rue où, plutôt que de monter en chiffres pairs et impairs de chaque côté, les adresses montent la côte d'un bord, et la redescendent de l'autre bord. Ça donne quelque chose comme le numéro 10 en face du numéro 82. Quand l'adresse est inscrite. En vraies filles qu'on est, on s'est arrêtée dans un dépanneur pour demander notre chemin.
- Mi scusi, il numero cinquanta due? (Ben quoi, laissez-moi rêver que je parle italien.)
- La porte à côté, ma chérie, il faut sonner.
Un hôtel sans annonce à l'extérieur, un nom parmi les 20 autres des locataires de l'immeuble: I fiori di Napoli. Les fleurs de Naples.
Buzzzz.
- Hello! Third floor to the right!
On a monté les marches comme si on venait visiter un ami chez lui. Et on ne le savait pas encore, mais c'est effectivement un ami qui allait nous ouvrir la porte. Ivo. Jeune italien de 20 ans, qui vit avec sa mère Roberta, l'amie de sa mère, Manuela, et son chien Argo, un labrador noir qui est mûr pour sa visite annuelle chez le veto.
- Parce que c'est un labrador pur et qu'il est plus sensible aux éléments pathogènes.
Bienvenue chez nous. Deux grands appartements pour faire un B&B charmant, avec terrasse sur le toit et vue sur le Vésuve. Hallelujah. S'il finit par exploser, on sera aux premières loges pour voir le show de loin. On a trois étages de protection sous les pieds et de bons verres de contact.
Ivo nous fait faire le tour du proprio en nous parlant de son amour pour Vancouver, où il a passé trois semaines.
- Sais pas, c'est pas vraiment mon pays, Vancouver.
Manuela nous pointe des lieux sur une carte et on finit quand même par se perdre un peu dans la ville qui nous rentre droit au coeur, comme un enfant turbulent qui n'a besoin que d'un rêve à cultiver. On a sillonné les rues pleines de monde en s'arrêtant pour photographier chaque porte ouverte sur une cour intérieure et chaque mémé au balcon.
À un moment, on s'est jointes à un groupe de passants stationnés sur le coin d'une petite place, avec l'air d'attendre quelque chose. Les filles arrivaient en scooter pour grossir l'attroupement. On va attendre nous aussi, qu'on s'est dit.
Pow! Pow! Pow! Un type en costume est sorti d'une ruelle en tirant du pistolet vers un autre type en complet qui courait devant lui. On a capoté. Par une gymnastique quelconque, notre cerveau avait réussi à nous convaincre que c'était possible que le quartier connaisse la date et l'heure d'un assassinat commandé par la mafia et soit venu y assister dans la joie. Avant qu'on se rende compte que c'était un tournage.
Parce que, ben ouais, Naples, c'est la ville de la mafia. La Camorra. Ça marche bien, ce genre de truc, dans une ville où le taux de chômage pré-crise de l'euro tournait autour de 24%. Tout le monde à Naples est un peu croche. I fiori di Napoli est situé dans le quartier espagnol, le quartier chaud où les petits gangsters sont légion.
- Quand quelqu'un m'emmerde, je lui dis que je suis du quartier espagnol, et tout à coup, il se calme, au cas où j'aurais des connexions, raconte Ivo.
Le B&B caché, pas de pancarte, pas de permis, on imagine. Pas d'impôt, probablement.
J'ai déjà parlé de mafia. J'en parle encore. Parce que ça en dit long sur le comportement des Italiens. Le pays s'est unifié sur le tard. Avant, c'était une ville contre une autre, et dans le chaos, on ne pouvait faire confiance qu'à la famille. La Famiglia. D'abord contre le pouvoir en place qui exploitait. Puis après, avec le pouvoir en place, pour exploiter. Pour prévenir que la famille ne soit attaquée par une autre famille, il faut donc entretenir son image. D'où le «pomponnage» à outrance, l'étalage du luxe, la grosse voix. L'honneur.
Puisqu'on est Canadiennes de passeport, Ivo a offert de nous guider gratos à travers sa ville chérie. OK, qu'on a dit, mi-amusées, mi-craintives. Demain 8h30. Et on passera l'après-midi à Pompéi (ou ce qui en reste), pour dire que l'honneur ne vaut rien devant la force insensée de la nature, mais vous sauve le cul quand c'est la loi de la jungle dans la ville.
Photos:
- Mmmm des draps blancs et propres.
- Une mémé qui attend elle aussi que le type sorte en tirant du pistolet. Et moi, encore innocente à ce moment, qui la photographie en me demandant ce qu'elle peut bien regarder la main dans le front comme ça.
- Des petits qui jouent au soccer dans une des centaines de ruelles étroites de Naples.
- Une porte ouverte sur une cour intérieure.