jeudi 31 mai 2012

Bling ghetto gangsta






Naples, 17 mai 2012

Les vitrines de vêtements bling ghetto gangsta le long du chemin entre la gare de Naples et le B&B achèvent de nous signifier qu'on a quitté la ville Éternelle pour la ville Neuve (à l'origine Neapolis, en grec). Ou plutôt la ville qui a déjà été neuve. Légèrement chaotique, à 1000 lieux de Rome la propre, la verte, la parfaite. Naples est grise, sale, a souvent besoin d'un coup de pinceau et n'a pas de règlement municipal contre les cordes à linge.

On a marché deux petits kilomètres pour retrouver notre hôtel sur une rue où, plutôt que de monter en chiffres pairs et impairs de chaque côté, les adresses montent la côte d'un bord, et la redescendent de l'autre bord. Ça donne quelque chose comme le numéro 10 en face du numéro 82. Quand l'adresse est inscrite. En vraies filles qu'on est, on s'est arrêtée dans un dépanneur pour demander notre chemin.

- Mi scusi, il numero cinquanta due? (Ben quoi, laissez-moi rêver que je parle italien.)

- La porte à côté, ma chérie, il faut sonner.

Un hôtel sans annonce à l'extérieur, un nom parmi les 20 autres des locataires de l'immeuble: I fiori di Napoli. Les fleurs de Naples.

Buzzzz.

- Hello! Third floor to the right!

On a monté les marches comme si on venait visiter un ami chez lui. Et on ne le savait pas encore, mais c'est effectivement un ami qui allait nous ouvrir la porte. Ivo. Jeune italien de 20 ans, qui vit avec sa mère Roberta, l'amie de sa mère, Manuela, et son chien Argo, un labrador noir qui est mûr pour sa visite annuelle chez le veto.

- Parce que c'est un labrador pur et qu'il est plus sensible aux éléments pathogènes.

Bienvenue chez nous. Deux grands appartements pour faire un B&B charmant, avec terrasse sur le toit et vue sur le Vésuve. Hallelujah. S'il finit par exploser, on sera aux premières loges pour voir le show de loin. On a trois étages de protection sous les pieds et de bons verres de contact.

Ivo nous fait faire le tour du proprio en nous parlant de son amour pour Vancouver, où il a passé trois semaines.

- Sais pas, c'est pas vraiment mon pays, Vancouver.

Manuela nous pointe des lieux sur une carte et on finit quand même par se perdre un peu dans la ville qui nous rentre droit au coeur, comme un enfant turbulent qui n'a besoin que d'un rêve à cultiver. On a sillonné les rues pleines de monde en s'arrêtant pour photographier chaque porte ouverte sur une cour intérieure et chaque mémé au balcon.

À un moment, on s'est jointes à un groupe de passants stationnés sur le coin d'une petite place, avec l'air d'attendre quelque chose. Les filles arrivaient en scooter pour grossir l'attroupement. On va attendre nous aussi, qu'on s'est dit.

Pow! Pow! Pow! Un type en costume est sorti d'une ruelle en tirant du pistolet vers un autre type en complet qui courait devant lui. On a capoté. Par une gymnastique quelconque, notre cerveau avait réussi à nous convaincre que c'était possible que le quartier connaisse la date et l'heure d'un assassinat commandé par la mafia et soit venu y assister dans la joie. Avant qu'on se rende compte que c'était un tournage.

Parce que, ben ouais, Naples, c'est la ville de la mafia. La Camorra. Ça marche bien, ce genre de truc, dans une ville où le taux de chômage pré-crise de l'euro tournait autour de 24%. Tout le monde à Naples est un peu croche. I fiori di Napoli est situé dans le quartier espagnol, le quartier chaud où les petits gangsters sont légion.

- Quand quelqu'un m'emmerde, je lui dis que je suis du quartier espagnol, et tout à coup, il se calme, au cas où j'aurais des connexions, raconte Ivo.

Le B&B caché, pas de pancarte, pas de permis, on imagine. Pas d'impôt, probablement.

J'ai déjà parlé de mafia. J'en parle encore. Parce que ça en dit long sur le comportement des Italiens. Le pays s'est unifié sur le tard. Avant, c'était une ville contre une autre, et dans le chaos, on ne pouvait faire confiance qu'à la famille. La Famiglia. D'abord contre le pouvoir en place qui exploitait. Puis après, avec le pouvoir en place, pour exploiter. Pour prévenir que la famille ne soit attaquée par une autre famille, il faut donc entretenir son image. D'où le «pomponnage» à outrance, l'étalage du luxe, la grosse voix. L'honneur.

Puisqu'on est Canadiennes de passeport, Ivo a offert de nous guider gratos à travers sa ville chérie. OK, qu'on a dit, mi-amusées, mi-craintives. Demain 8h30. Et on passera l'après-midi à Pompéi (ou ce qui en reste), pour dire que l'honneur ne vaut rien devant la force insensée de la nature, mais vous sauve le cul quand c'est la loi de la jungle dans la ville.

Photos:
- Mmmm des draps blancs et propres.
- Une mémé qui attend elle aussi que le type sorte en tirant du pistolet. Et moi, encore innocente à ce moment, qui la photographie en me demandant ce qu'elle peut bien regarder la main dans le front comme ça.
- Des petits qui jouent au soccer dans une des centaines de ruelles étroites de Naples.
- Une porte ouverte sur une cour intérieure.

mercredi 30 mai 2012

Saint lavabo







Le 16 mai 2012

- On veut aller voir le musée du Vatican demain, et on a entendu dire que c'est moins achalandé le mercredi matin parce que le pape fait son sermon. C'est vrai?

- Sais pas... le pape, c'est pas pour nous qu'il parle!

Cristina et son chum rigolaient bien quand on leur a parlé du pape. Non, ils ne vont jamais écouter son sermon hebdomadaire. D'ailleurs, la poignée de jeunes Italiens qu'on a rencontrée n'est pas catholique. Parfois, ne croit pas en Dieu.

En partant très tôt, on s'est dit qu'on éviterait les foules de toute façon. On est arrivé sur une place St-Pierre au quart pleine de fidèles avec des pancartes. Comme on était derrière, je n'ai pas vu ce qu'elles disaient. « Ben, I want your children », peut-être. C'était bel et bien vrai: le pape allait sortir sur le perron de la basilique dans quelques heures.

Alors, on a défilé entre les riches murs du musée, à regarder les peintures des plus grands artistes italiens. Un peu confuses, comme exclues de cette complicité dans la foi qu'ont les oeuvres d'art qui y sont exposées. J'ai flashé sur une scène où Thomas est à l'écart de la Vierge et d'un groupe d'admirateurs, l'air pas sûr. Je me suis rappelé à quel point ils ont été wise d'inclure dans la Bible un sceptique converti. Du coup, tout devenait crédible. Béton. On se fiait à Thomas pour avoir vérifié. Thomas qui ne croyait rien sans l'avoir vu de ses yeux vu. Mon métier c'est un peu d'être le Thomas du monde. Mais ne vous fiez jamais qu'à moi pour vérifier, parce que je me trompe souvent. Comme Thomas.

Exténuées par cette matinée de tapisserie à crucifix et de chapelle Sixtine bondée, on a fini par prendre une pause dans la cour intérieure avant d'aller faire un tour au sermon du pape. On a mangé des fraises sucrées après quoi j'ai roupillé un peu. Pas que ça m'emmerde, l'art religieux. Mais oui.

- Outch!

J'ai ouvert les yeux pour lancer un regard accusateur à celui qui venait de me lancer un truc sur la tête avant d'apercevoir une mouette de dos qui poursuivait son chemin. Merde.

Fanny a bien rit et moi je me suis lavé les cheveux dans un saint lavabo.

Il y a comme une douce revanche ces jours-ci pour les générations menées par le bout du nez par le curé du village; on peut se mêler des affaires du pape grâce au «Vatileaks», cette affaire de documents confidentiels et embarrassants coulés par le majordome du Saint-Père en chair et or.

La morale de cette histoire, c'est que si vous gavez les mouettes de vos idioties trop longtemps, elles finissent toujours par vous chier sur la tête.

Photos:
- La Place Saint-Pierre pré-pape, au petit matin.
- La Place Saint-Pierre avec un petit pape au loin.
- Un bébé sans yeux au musée du Vatican.

mardi 29 mai 2012

Le pouvoir






15 mai 2012

Pour marcher, on a marché. Rome se parcourt à pied (ou en scooter rose). Cassez vos Converses neuves avant de venir, parce que vos talons vont perdre la bataille. On a marché des kilomètres magiques dans la ville qui a l'air de se promener en permanence avec son metteur en lumière personnel.

- Pas comme ça ma chérie, tourne un peu la tête, ouais, voilà, sublime, sublime!!

La lumière aime Rome dont elle découpe tous les détails. Pas un coup d'oeil qui n'est pas un aperçu de la perfection, une porte vers un monde meilleur. Chaque point de vu travaillé à l'exacto, et on cache le rebord qui s'effiloche avec une rangée de peupliers. Des parcs surélevés comme autant de petits Mont-Royal pour vous permettre de soupirer encore sur la ville vue d'en haut. Rome n'a pas de meilleur profil. Elle EST son meilleur profil.

Évidemment, on s'étonne des ruines millénaires au beau milieu de la ville. Des 'tits bouttes ici et là, des fois un gros boutte en forme de Colisée. Et les groupes scolaires italiens visitent les sites historiques par pochetée. Ils portent tous une casquette fluo et parlent très fort en pinçant les doigts contre leur pousse et en secouant le bras, la pince en l'air.

Les Italiens communiquent. On attendrait un adjectif ou un complément à la fin de cette phrase, mais non, il n'y en a pas qui saille. Ils communiquent. Point. Ils crient. En criant, ils accentuent l'avant-dernière syllabe. Et comme si ça n'était pas assez pour se faire comprendre, ils gesticulent en plus. Et parfois, par-dessus le marché, ils touchent. Même les jeunes spécimens ne sont pas épargnés: ils se racontent le contenu de leur boîte à lunch en criant.

- Un sandwich au salaaami!!!! (pince en l'air, bras secoué)

Ça fait que les animateurs crient eux aussi. Un joyeux bordel dans un aquarium un après-midi de groupe scolaire. Même les hippocampes italiens hennissent.

Mais qu'ont-il donc de si important à dire? Je n'ai pas encore compris. J'ai pensé à un moment que leur façon de parler en disait long sur leur conception de la vie. Exubérante, pleine, excessive. Un engouement (ou une colère) qu'on ne peut exprimer qu'à la manière italienne, en y mettant tout son corps.

Et puis après, en bonne étrangère qui connait bien ses clichés, j'ai pensé à la mafia. Le crime organisé qui régit le pays (et un peu de nôtre aussi), et qui est né dans le désordre des régions désunies d'une Italie sans gouvernement fort. La nécessité que le message passe pour s'attirer le respect, et tenir les autres à distance. Comme un Schnauzer qui aboie parce qu'il a les dents trop courtes.

La vérité est peut-être quelque part entre les deux réflexions, ou pas du tout. Reste l'odeur sucrée des fleurs du mois de mai et les conversations qui sonnent comme des chansons dans les rues splendides de Rome.

Rome qui en met plein la vue, comme le ton des italiens. Rome qui était le centre du monde pendant des siècles. C'était un temps où l'urbanisme et l'architecture pouvaient t'aider à gagner des guerres en impressionnant l'ennemi, qui pensait que si tes bâtisseurs pouvaient faire ça, tes stratèges devaient être menaçants. Aujourd'hui, le pouvoir, c'est plus la grande gueule, ni les corniches sculptées dans le marbre, c'est les sous. Et ça, l'Italie n'en a plus.

lundi 28 mai 2012

Une petite renaissance






Rome, 14 mai 2012

Un sourire dans la face tout le long du trajet entre l'aéroport et le centre-ville. Un sourire tout doux comme le rayon de soleil qui se dissout dans la vitre de l'autobus. La végétation en vert émeraude qui annonce le sud, les bâtiments ocre sous la lumière de l'après-midi. Le long de la route, des arbres hauts et plats comme des galets qui rendent les vieux bouts de ruines photogéniques.

Arrivée à la gare. Notre air de voyageuses expérimentées au-dessus de leurs affaires attire une perdue qui veut savoir comment rejoindre son hôtel. Elle nous suit partout comme un petit chien à roulettes (rrrrrrrrrr, bruit de valise sur le pavé).

Étape numéro un: mettre le nez en dehors de la gare. Voyager, mademoiselle, c'est aussi être mêlée dans les transports. Nous, on a le sens de l'aventure, nananère.

On doit prendre un autre bus pour rejoindre l'appartement de Cristina, chez qui on va dormir pour les trois prochains jours.

Deux nounounes qui essaient de rentrer leur billet de bus dans la fente pour la monnaie. Un monsieur plein de compassion qui pointe une autre machine du doigt. Deux nounounes qui comptent les arrêts et qui, beaucoup moins rigoureuses que le nain de Fort Boyard qui comptait les clés, ne sont pas certaines d'être rendues à 3 ou à 4; ça va être beau, faut se rendre à 13. Re-monsieur plein de compassion, un franco-italien, qui se retourne l'air amusé, pour nous rassurer: il va nous indiquer où descendre. Rire jaune. Voyager, mesdemoiselles, c'est aussi être mêlées dans les transports. Et une leçon d'humilité.

Rome qui sent la machine à laver. La mozzarella dans la pizza roulée de Fanny et la fleur de courgette frite avec de la pâte d'anchois.

Le ventre plein, on rentre à la maison, dans ce petit appartement humide où il faut forcer comme des dingues pour fermer à clé de la porte de la salle de bain, pour éviter que le chum de Cristina nous surprenne sous la douche (ou mieux, sur le bol, ou en train de tester le bidet). Sur la tablette au-dessus du lavabo, des bouteilles de parfum à moitié vides. Sur les 4 ou 5 flacons, au moins 3 parfums d'homme. Des dizaines de produits pour les cheveux. Bienvenue en Italie. Hmm. Je voudrais tout à coup que mes guenilles soient moins Gandhi et plus Gucci.

On s'endort déjà, encore un sourire accroché aux coins des lèvres. Pour demain, des ronds sur une carte et nos pieds pour marcher dans la ville Éternelle, vers une petite renaissance.

Photos: 
- Mes pieds qui sont repartis se dégourdir deux semaines en Italie. Revenez ici souvent dans la prochaine semaine, y aura du neuf.
- Oh-so-chic-Italian!
- Mignonne compagnonne sur une Piazza romaine dessinée par Michelangelo.
- Des ruines à contre-jour. Vous pouvez jouer à «Trouver le petit palmier».