samedi 28 janvier 2012

Les gouttes

Lyon

À 4h30 du matin, on a ouvert des petits yeux, ceux de gens en vacances qui écourtent les nuits pour profiter de tout. Avant de partir pour le week-end, fallait baisser les volets métalliques qui recouvrent les fenêtres de Lyon. Des volets comme pour fermer les magasins du Chinatown de New York la nuit, une fois les étals de cuisses de grenouilles rangés. Ceux qui glissent du haut vers le bas, comme une porte de garage.

- Pèse sur le ti-piton Véro, ça monte et ça descend tout seul.

On s'est brossé les dents, on a enfilé nos sacs et on est parti pour la gare. Il y a quatre heures de train entre Lyon et Strasbourg. Et moi, le matin, je peux avoir envie de pisser trois fois en deux heures. Alors dès qu'on a mis le pied dans le train, j'ai couru aux toilettes. Suspendue au-dessus du siège en essayant de garder mon équilibre alors que le TGV avançait sans pitié, j'ai compris le sens de la vie: moins les gens posent le cul sur le bol pour pisser, plus ils échappent de gouttes et moins les autres peuvent s'asseoir et plus ils ajoutent leur pisse au désastre, et ainsi tourne le cercle sans fin de la toilette de train sale.

Lyon, comme la France, a un grand problème d'insécurité. Les gens se barricadent, les quartiers immigrants se ghettoïsent. Volets en acier, grille à l'entrée, code de sécurité pour l'ascenseur... Plus les murs s'élèvent, plus ça devient difficile de se mélanger. Les barrières entretiennent le sentiment aliénant de ne pas faire partie de ce qui se passe à l'intérieur. Et ces gens que l'on échappe entre les mailles du tissu social sont les premiers qui y brûleront des trous. Comme les gouttes de pisse, plus y en a, plus on en a peur, et plus on en crée.

Mais l'analogie ne tient pas jusqu'au bout. Ces gens ne sont pas des gouttes de pisse, ce sont des hommes.

dimanche 22 janvier 2012

Le monde d'en bas





Namur

Y a quelques jours on s'était réjoui de trouver des billets pas chers pour Des Femmes, la série de tragédies grecques montées par Wajdi Mouawad (Incendies). C'était avant d'apprendre qu'on en aurait pour 7 heures de trahison, de père mouru, de mère mourante. Avant aussi de découvrir, une fois rendu, qu'on était au 4e balcon. On ronchonnait en montant l'escalier beige.

- Ça pouvait ben coûter 12 euros...

J'ai vérifié dans mon sac, pour m'assurer que j'avais vraiment emporté mes lunettes.

Et puis on a mis les pieds dans la salle du Théâtre royal de Namur en échappant notre mâchoire. Une magnifique salle à l'ancienne, avec des loges de prince au devant. Des dorures, des faces de lion, un plafond comme un ciel plein d'anges, un grand lustre. J'y aurais vu un ballet russe, plutôt.

Les tragédies grecques sont quelque part entre de vieux chefs-d'oeuvre et de trop vieux chefs-d'oeuvre. Dur de se reconnaître dans leurs protagonistes seuls devant la force du destin et qui se parlent sans jamais se regarder, comme pour être encore plus seuls. Plantés là comme des géraniums qui parlent en pétales, ils subissent, implorent, se fâchent, se plantent des glaives dans le coeur. Les tragédies grecques, ça ne doit pas pogner aux States, contrée des self-made-men vitaminés aux self-help book.

Elles portent pourtant un peu d'éternel dans leurs grandes questions. Et elles pèsent encore plus quand c'est Bertrand Cantat qui les ponctue de sa voix éraillée et envoutante. Surtout quand Antigone parle des bons, des méchants, et de leur égalité devant la Justice, devant la mort.

- Qui sait si, dans le monde d'en bas, ces actes sont purs, demande-t-elle après avoir enterré dignement son frère, traître de la nation, contre la volonté du roi.

Qui sait si, dans le monde d'en bas, Marie Trintignant n'est pas plus clémente que nous.

Un dessin de Karl, bien sûr!

vendredi 20 janvier 2012

Bonnet d'âne






Bruxelles

Les ados qui en ont contre les uniformes à l'école prétendent que les collections H&M cousues en séries dans des usines chinoises ou bengalies sont leur façon de s'exprimer, de se démarquer. Vous pariez combien que ces ados se ligueraient pourtant tous contre celui qui oserait un chapeau extrait des collections de Walter V.B. ?

La haute couture, comme le grand art, n'est pas faite pour être belle, ou conforme, ou gentille. Les humanoïdes du couturier polonais Walter Van Beirendonck, exposés au Musée de la Mode d'Anvers, flashent en fluo comme les années 90 dont ils sont extraits. Ils ont quelque chose qui tient de l'ethnologie. Ils sont des polaroïds d'une décennie VIH, gaie et techno. Des témoins plus précis encore que bien des textes historiques.

Walter V.B. a sûrement quelque part un bonnet d'âne à prêter à ceux qui croient qu'on peut laisser les consommateurs décider seuls de ce que la culture doit offrir.

mercredi 18 janvier 2012

La mousse















J'avais besoin de couleurs dans ma Bruxelles grise. Alors je suis allée la chercher dans l'ancien quartier industriel, où même les planches qui placardent les vitres se couvrent de mousse. Et il faisait beau, alors j'avais déjà du bleu assuré pour le fond de mes photos.

Des ouvriers avaient hissé une pépine grosse comme un tracteur sur le toit d'un édifice qu'ils tentaient de démolir. Les cafés où viennent s'abreuver ceux qui jadis travaillaient probablement dans le quartier industriel étaient presque vides.

On a fait un kilomètre le long d'une clôture de broche avant de se résigner à virer de bord: y a rien à voir, dans un ancien quartier industriel. Sauf la Turquie, qui tapisse les murs, peinte à la cacanne verte fluo. Les Turques, les Maghrébins, comme la mousse, recouvrent doucement le quartier placardé.

jeudi 12 janvier 2012

En forme de moment







Bruxelles


Quand je prends des photos avec mon kodak numérique, je m'amuse avec les pitons et les fonctions pour faire de ma photo une représentation fidèle de ce que je vois. Aussi vive qu'un souvenir. Et je prends 3-4 fois la même, pour être sûre d'avoir une belle shot. Flash. Une mémoire en plus. Un back-up de ma vie. Si je suis Alzheimer un jour, je pourrai la parcourir et trouver ses couleurs très bien balancées.

J'ai acheté mon kodak à pellicule sur un coup de tête parce que j'avais envie d'une lentille qui fasse rentrer tout le paysage, et qu'en ajouter une sur mon kodak numérique m'aurait coûté 250$. Alors je l'ai acheté, petit appareil de plastique blanc (jadis naguère autrefois, parce que le blanc, ça vieillit plus vite que les photos).

J'avais oublié ce que ça faisait. De développer une pellicule qu'on a mis des mois à aller porter à la boutique. Comment ça nous frétille en dedans, de découvrir. De pas régler tout sur l'écran LCD HD 3 pouces.

J'ai fait exprès de pas regarder l'index, pour savourer la surprise, photo après photo. La photo du dessus va en-dessous du paquet. Ah, mais oui, le double aussi est magique. Ohhhhh, celle-là me rappelle, me rappelle, me rappelle...

Mon kodak blanc fait des photos comme un oeil qui regarde par le fond d'un verre de Bailey's dont on vient de prendre la dernière gorgée. Il change les ruines turques en toiles de Dali, les portraits de couple en annonce de yogourt allégé, les bords de Méditerranée en après-midi confortable. Mon kodak blanc fait des photos en forme de moments.

dimanche 8 janvier 2012

Vent d'Anvers






Anvers

On est partis pour Anvers avec un parapluie dans notre sac. Depuis quelques jours, en Belgique, c'était la tempête. Des blessés, et même un ou deux morts. La météo imprévisible du petit, mais grand pays plat.

Pas de pluie hier à Anvers, mais le vent, le vent, le vent sur le ciel bleu. Le vent qui nous sifflait dans les oreilles et nous ébouriffait les cheveux comme un grand frère espiègle. À un moment, j'ai eu envie de lui crier après. J'ai depuis un respect sans bornes pour les habitants des Îles de la Madeleine. Quoiqu'ils ont les paysages en plus, pour leur couper le souffle. 

Si le vent madelinot soulève la mer, celui d'Anvers soulève des vaguelettes brunes sur l'Escaut. Il siffle entre les cordes d'acier tendues aux mats des voiliers amarrés et fait grincer les défenses en caoutchouc le long du quai. Il fait tanguer les nacelles de la grande roue dans laquelle on est monté pour regarder le soleil plonger dans le fleuve et dans la ville. Et pour plonger comme lui en demi-cercle dans le fleuve et dans la ville, au-dessus du clocher de la plus haute cathédrale gothique de Belgique dont le vent ne fait pas tinter les cloches automatisées et peut-être préenregistrées. Envers (Anvers?) et contre le vent, on a pris un vin chaud en descendant, et même là, il osait des ondulations dans notre verre de styromousse. 

Pour s'en abriter, on a choisi un restaurant chinois après un 5à7 dans un bar de sexagénaires où on a observé sans en être épatés que les Flamands donnent 3 becs en alternance sur les joues pour dire bonjour alors que les Wallons n'en donnent qu'un sur la joue droite. On n'a rien compris au menu en néerlandais et à la traduction en anglais de la serveuse chinoise, alors on a mangé 5 copieux services de surprises. Après chaque plat, la serveuse demandait: «Finish?» Et sans attendre la réponse, elle plongeait vers nos assiettes sales en lançant un «OK» bien étiré sur le «é». «Okéééé». 

On a voulu revoir la cathédrale de soir, alors Karl a acheté une bière cheap au dépanneur et on l'a bu assis sur le seul banc de la place: celui chancelant d'un bar fermé ce soir-là. Des spots de terrain de baseball éclairaient le clocher depuis les toits des maisons tout autour. 

- Je ne comprends vraiment pas pourquoi ils ne montent qu'une seule des deux tours en clocher sur leur église tellement symétrique. Je ne trouve pas ça beau.

- (En roulant les yeux) Je te l'ai déjà dit Véro, ça coûterait trop cher. As-tu idée de combien ça coûte, une église? 

- Ils ont juste à ne faire qu'une seule tour, au milieu, et à la monter en clocher.

- Y a rien de plus laid!

- À St-Paul, l'église n'a qu'une tour, et elle est belle.

Il n'a rien trouvé à redire, sauf que j'étais nounoune de comparer mon église de campagne à la plus grande cathédrale gothique de Belgique. 

mercredi 4 janvier 2012

Le divin






Bruxelles


Depuis qu'on est à Bruxelles et que les jours raccourcissent, c'est presque impossible de s'extirper du lit avant 10h. Karl y a sacrifié bien des cours, et moi des heures de travail. C'est la lumière. La lumière trop basse du nordique pays plat que l'astre refuse d'éclairer avant 9h. Le soleil syndiqué de l'hiver belge.

On comprend les toiles sombres des Flamands et la lumière froide de Magritte. Les églises gothiques flamboyantes qui trônent menaçantes comme des papesses sur le ciel gris. Une beauté triste, sublime et pesante.

Les toits du centre-ville sont parés de détails en or. Comme faits pour capter les quelques rayons qui daignent parfois se montrer. Comme faits pour rappeler aux Belges qui soupirent alors de bonheur que le divin, c'est aussi cette lumière.

Les deux premières photos sont de Karl.