On est arrivé par un escalier irrégulier, à peine assez large pour qu'on puisse tourner les coins, chargés qu'on était de nos énormes sacs-à-dos. La femme s'est décollée de sa chaise pour nous guider vers la chambre. Des ronds de sueur souillaient sa tunique et son pantalon. Du coup, on ne se sentait plus si mal d'avoir le Gange le long de la colonne vertébrale ( et de sentir la meme chose que le fleuve ).
Notre chambre ressemble a une suite nuptiale. Le lit est assez large pour trois Ginette Reno, ou dix Pénéloppe McQuaid. Dotée d'une énergie incroyable par cette température, la femme est montée sur le lit pour ouvrir une fenetre pleine hauteur et repousser les rideaux, elle nous a regardé en disant: « Nice, eh? » Really nice. Meme si la chambre est au quatrieme, on a une porte patio qui s'ouvre sur la cour arriere. Elle laisse entrer l'air frais du soir, et les cris des éleves de l'école le matin. Et Karl a regardé les étoiles cette nuit.
La famille qui occupe notre guest house est singuliere. Bhonu, celui qui tient les comptes, est presque nain, et sa voix aussi. Je me suis approchée doucement du grand vaisselier qui tronait à l'entrée. Il était rempli de cossins à deux sous. Des fausses fleurs, des moutons en plastique, des lumieres de Noel et des guirlandes, pour vénérer je ne sais laquelle de leurs divinités. Dans une petite assiette, il y avait en offrande une tranche de banane, un morceau de papaye et un bout de concombre, ratatinés par le temps. Sans que je demande, Bhonu m'a expliqué.
- C'était la fete de la naissance de Krishna hier. Et avant-hier. En fait, ca dure jusqu'au 16. C'est la fete de sa renaissance plutot, il est mort et est ressucité en sortant d'un concombre.
- Pourquoi d'un concombre?
- Sais pas pourquoi, ils disent un concombre, c'est tout.
Drole de creche. On n'a plus les vierges Marie qu'on avait.
Une des femmes de la maison est handicapée. Ou plutot, illuminée. Elle arpentait la piece avec un bébé dans les bras. D'apres ses grands yeux écarquillés et les signes qu'elle me faisait, j'ai déduit qu'elle ne comprenait pas pourquoi il pleurait. Mais le bébé ne pleurait pas. Elle lui a donné une grosse tape dans le dos pour qu'il se colle sur son épaule et est partie en le consolant. Pleure pas petit, pleure pas. Lequel des deux avait besoin d'etre consolé?
Une autre femme, ni handicapée, ni illuminée, est venu chercher du Tempra pour sa fille de dix ans, un bébé dans les bras. Le bébé était maquillé comme un Marilyn Manson qui y serait allé fort sur le crayon noir.
- C'est contre le mauvais oeil. Tous ces gens qui regardent le bébé, qui lui transmettent leurs mauvaises énergies, ca empeche le bébé d'attraper tout ca et de se mettre à pleurer et à vomir.
Dire que Karl pensait que c'était pour le soleil, comme les joueurs de football.
On termine le voyage dans une ville sainte, une ville de trois millénaires. Ici les gens se jettent dans le Gange et croulent sous les cérémonies. Je ne tremperais pas mon ongle d'orteil dans le Gange à cette hauteur-ci. Un gars nous racontait que lors de son passage à Varanasi, il était en barque sur le fleuve, et juste comme il avait réussi à se convaincre que ca ne pouvait pas etre si dégueulasse, un corps lui est passé sous les yeux. Un corps calciné. Non, ce n'est pas Massacre à la tronconneuse, c'est leur facon de faire passer les morts dans l'au-delà. Ils les brulent pres du fleuve et jettent les cendres dedans. Ce que le gars a vu, c'est un gros bout de cendre. Et nous, ce qu'on voit ici, c'est un gros bout de toute la complexité de la spiritualité hindoue.
Varanasi, 4 septembre 2010