mardi 22 juillet 2014

Le vent, sinon le silence





29 mars 2014, au bout de la Ruta 7

Le bus m’a lâchée sur la Ruta 7, dans un nuage de poussière rouge. J’ai dit au revoir à mon compagnon de maté, qui poursuivait sa route. Le vent bat les montagnes entre l’Argentine et le Chili. J’ai rejoint le café-boutique de l’autre côté de la route, quatre murs sis entre les remparts des Andes, collé sur la 7 pour retrouver son chemin jusqu’au village. Une grande enseigne disait: Cristo Redentor.

Au café, un type attendait un groupe de l’âge d’or venu comme moi voir le Christ planté dans son écrin andin. La bande est arrivée, piaillant, sourire de Polident, vêtue de polos et de visières et de coupe-vent étrennés pour l’occasion. On s’est installés dans la camionnette, et moi, intruse qui voyageait sur le bras, j’ai fait profil bas. 

Le chauffeur du bus touristique a pris place à côté de moi. Il prenait des photos à travers la vitre avec sa petite Canon. En grimpant la route en serpentins, il m’a raconté que c’était son dernier voyage.

— 24 ans, que je fais ça. Je promène les gens dans toute l’Argentine. Ça fait 25 jours que je suis loin de chez moi. Un moment donné, ça fait son temps.

J’ai souri, acquiescé, l’ai félicité pour sa retraite, mais quelque chose au fond de mes yeux devait crier: es-tu fou criss?

Parce que dehors se déroulait la route en serpentin déposée là aurait-on dit pour monter jusqu’au ciel. J’ai collé mon front à la vitre. Comment prendre sa retraite de ce pays?

Au sommet, le vent glacial qui mord le nez et les doigts et les os sous le ciel impitoyable des Andes. Et moi qui souris, qui souris.

Qui souris au Cristo crissement béni sur son mirador du toit du monde. Qui souris à la magnificence des montagnes. Un peu aussi à celle de la vie. 

Ce Cristo-là se nourrit de vent et de poussière rouge. C’est apparemment par là que vient la rédemption. 

J’ai laissé le groupe reprendre seul la camionnette. Et j’ai marché. Toute entière dans le paysage, oreilles au vent, le bruit des pas dans la poussière rouge, en remplissant mon sac de roches. Des bouts de ce jour-là.

J’ai arrosé le désert de quelques larmes, parce c’est ce que me fait la beauté parfois.

Le dedans d’un calme olympien. Dans le sens de mont Olympe. Dans le sens tibétain du terme. On ne se sent jamais aussi ancré au centre de la terre que là-haut dans les montagnes.

Allo moi c’est Véro j’habite ici.

En bas, j’ai mangé dans un resto de montagnes du maïs et des patates en écoutant les Simpsons. Un autre groupe de sourires Polident y mangeait aussi, alors j’ai quêté un lift jusqu’à l’entrée du parc de l’Aconcagua. Ils m’y ont déposée avec plaisir et sont repartis dans la poussière en m’envoyant des ba-byes. 

J’ai marché, encore, jusqu’au premier mirador. Seule avec la montagne, les bras en croix, la tête en arrière. Le vent, sinon le silence. Il y a de ces paysages qui vous lâchent le corps en chute libre. 

Je me suis éternisé parce que de toute façon c’était ça, l’éternité, et je suis sortie du parc trop tard pour le bus. J’ai marché le long de la Ruta 7 jusqu’au prochain pueblo. Longé la voie ferrée qui ne transporte plus rien. Des ponts couverts éventrés comme des tricératops couchés sur le flanc. Les tôles claquaient au vent dans le soleil qui descendait et changeait le paysage en un champ de rouille. 

J’ai pleuré, encore.

Au village, j’ai pris un chocolat chaud seule dans une auberge de montagne déserte où le petit gars écoutait Shrek. Le papa avait le visage brûlé, cuit par le vent et le soleil. Ces paysages-là vous changent en cuir en pas long.

À cet endroit, la 7 est plantée d’un rang de peupliers.

Allo moi c’est Véro je reviendrai.

Mais pour cette fois, je suis rentrée en bus à Uspallata. Avalé par les montagnes, le soleil est tombé pour la nuit. Le ciel a bleui, les montagnes aussi, froides, et aiguisées. Un Magritte au bout du monde. Ceci n’est pas ce pour quoi on vit.

lundi 26 mai 2014

L'arroyo


25 mars 2014, Alta Gracia

J’ai loué un vélo dans la ville où a grandi un petit Che asthmatique. J’ai quasiment pleuré quand j’ai vu la réplique de la Poderosa.

J’ai loué un vélo dans une ville de grande grâce où les saules pleurent près de l’étang aux pieds de la tour de l’horloge et de l’estancia jésuite. 

Le campo commence avec les chemins de terre. Les gens se mettent à avoir des poules et des mules, à secouer du linge dehors, à bricoler sous les camions. Les champs, les collines, les fleurs. Je m’arrêtais de temps en temps, j’essayais pour ce faire de me rendre sur le top de la prochaine colline, mais je m’arrêtais le plus souvent au milieu. Mes cuisses n’ont pas l’habitude du vélo, celle des côtes non plus.

Il faisait soleil, il y avait la brise. Un instant hors de soi, dans le paysage, un point qui avance sur la carte et qui prend des breaks au milieu des côtes.

Un type promenait son chien le long de l’arroyo où je suis arrêtée me laver les mains. En m’approchant, j’ai senti une drôle d’odeur, et je ne savais plus trop si c’était un égout finalement mais j’avais déjà les deux mains dedans. Ça fait que je ne me suis pas touché le visage jusqu’au musée Gabriel Dubois. 

Je suis entrée dans la maison toute fraîche, le soleil de l’après-midi me battait contre les tempes. La gardienne est sortie de je ne sais où, je crois que je l’ai attrapée au milieu d’une sieste. La maison était vide. Dans le livre de bienvenue, le dernier visiteur me précédait d’une semaine. J’ai utilisé la salle de bain de l’atelier de ce sculpteur dont la maison me parlait plus que l’art. 

J’ai fait un tour dans la cour fraîche. Il y avait encore son étau, et j’ai eu envie de me mettre la tête dedans et faire tourner un peu la manivelle, mais la gardienne me watchait en souriant depuis le perron. Je suis partie et j'ai dit que c'était beau. 

De retour en ville, j’ai ôté mon casque. Ben oui, je l’sais, c’est tarla. Mais j’ai du mal à profiter quand je me sens ridicule. Mon passage à vélo causait déjà tout un émoi chez ces messieurs dans ce pays qui ne me paraissait jusque-là pourtant (pourtant) pas porté à mater. Comme s’ils étaient tout à coup surpris et enchantés qu’une femme soit à cheval sur autre chose que leur corps.

De retour en ville, sans casque, donc, j’ai attaché le vélo à un lampadaire, acheté un sandwich, un alfajor et un truc feuilleté au dulce de leche (à quoi ça sert de faire du sport, sinon?) et j’ai mangé tout ça devant l’estancia dans le concert des saules pleureurs. Un groupe d’adolescentes m’a demandé de les prendre en photo. Je me suis exécutée et leur ai rendu le cell. Y en a une dans la gang qui ne s’aimait pas sur la photo, les autres ont dit: «T’es malade, t’es full belle.» Je parie qu’elle enlève aussi son casque sur la rue principale.

Il n’y avait rien à faire d’autre dans cette ville de grâce, si bien que j’en suis venue à la conclusion que je n’aurais pas le choix de visiter cette putain d’estancia jésuite d’ici au passage du bus, parce que sinon je mangerais 50 alfajores pour passer le temps. 

J’ai dit «putain» et «estancia jésuite» dans la même phrase, mais je crois que j’ai gagné le droit de le faire au petit matin quand j’ai allumé une chandelle à l’entrée de la grotte-de-Lourdes-la-réplique. J’ai cependant volé pour ce faire un peu de feu à un autre lampion. Ai-je volé en même temps un peu de ses chances de réalisation à ce souhait-là? Si oui, mes excuses au désoeuvré. Je ne sais pas ce que les jésuites diraient de ça. Les règles de dieu sont impénétrables. Aussi bien s'en sacrer.

Peut-être ai-je de toute façon déjà été punie, parce que c’est devant cette grotte que j’ai attaché mon vélo autour d’un pin, comme il n’y avait pas de lampadaire. J’ai fait le restant de la ride avec les mains pleines de gomme de pin. Jusqu’à l’arroyo dont on ne sait finalement pas s’il était un égout. 

Ce qu’on ne sait pas ne nous fait pas de mal. Mais, presque toujours, le doute suffit.

mercredi 21 mai 2014

Le palace




23 mars 2014, Buenos Aires

C’était dimanche, c’était la dernière journée qu’on passait ensemble. Notre petit équipage a visité le planétarium de béton en faisant semblant qu’il n’avait pas déjà un peu la nostalgie collée aux basques, des blues que les bons airs qui secouent la ville faisaient tournoyer autour du noyau programmé pour l’éclatement.

Heureusement, une grande quête, de celles qui vous font oublier jusqu’à la mélancolie des jours d’adieux, a sauvé le cul de cette journée. 

Avant de rentrer à Santiago, les gars s'étaient mis en tête de manger coûte que coûte au Palacio de la Papa Frita, qui faisait semble-t-il une sorte de pommes de terre soufflées dont tout le monde leur avait parlé, y compris le père de Kiko et la novia toute neuve de François. Ils avaient vu l’enseigne briller sur Corrientes la veille depuis le bus qui nous ramenait chez nous. Ils ne sauraient dire où exactement, mais ils l’avaient vu, plein à craquer, la joie gastronomique de Buenos Aires sous le signe de la patate. Ils devaient croquer dans une frite royale, c’était une question de vie ou de mort. 

Ils scrutaient notre carte maganée en cherchant un indice qui les rapprocherait du palace.

— Y a qu’à prendre le bus et on va passer devant. 

Comme Solène et moi demandions à disposer d’un territoire de chasse circonscrit avant de se lancer sur les traces du Palacio, on s’est mis à demander à tous le monde, carte de la ville en mains, où on pouvait trouver ce paradis de la pétaque. 

Impitoyables, on a envoyé notre Chilien au front pour avoir moins l’air de touristes cons. Ça a marché, parce qu’une de nos cibles est revenue, alors qu’on harcelait quelqu’un d’autre, avec une copine qui «y va tout le temps avec ses parents». On a cherché l’adresse sur son cell, et on a même pigé dans nos budgets de paumés pour y aller en taxi. Le chauffeur a fait la gueule tout le long parce que j’ai claqué la porte dans la frénésie.

Au bout de la course, on a finalement trouvé une sorte de gros PFK climatisé qui servirait aux tables. Vide. Pas une âme qui dîne dans ce Palacio de la Papa Frita. Quatre conquérants penauds sur le trottoir de Corrientes. Chercher un palace et trouver une sorte de PFK climatisé. Ce que c’est que de vivre, parfois.

Quatre conquérants penauds sur le trottoir de Corrientes, donc, avec même pas une frite à chiquer. On était hors des heures de repas, et les familles ne rempliraient pas le palace avant au moins trois heures. Que l’on n’avait pas. 

Parce que pour dire la totalité de cette journée, la dernière de notre équipage, reste encore à raconter pourquoi le temps nous pressait.

On n’avait pas le temps d’attendre les hordes de Porteños qui viendraient s’acheter des patates d’abord parce que Kiko avait encore un livre à trouver avant de rentrer, en plus d’un siphon, pour réparer les torts qu’il avait causés à la toilette de l’appartement le matin même. Passons. 

Ensuite, parce que j’avais un bus de nuit à prendre vers Córdoba.

On a finalement commandé un immense sandwich à la gargote d’à côté, avec des calmars trop mous, une salade sans laitue mais avec au moins trois cannes de coeurs d'artichauts, des pâtes et une part de pizza aux anchois, dont François a finalement retiré l’unique anchois parce qu’il était trop salé. C’était franchement pas bon, et j’ai eu très peur d’avoir à emporter l’éventuel siphon de Kiko avec moi dans le bus. Passons.

Le livre et le siphon ont été trouvés et dûment payés avec l’argent qu’on n’a pas dépensé au Palacio. 

Restait le bus pour Córdoba.

On s’est dit au revoir, à Montréal, ici, en France, ou ailleurs. On s’est dit que c’était chouette. On s’est rien dit d’autre parce que les départs ont l’habitude de nous enlever tous les mots. On s’est dit bye avec les yeux.

Je suis montée dans le taxi toute seule et j’ai checké pour la première fois du voyage si la photo affichée sur le permis de taxi était bien celle de mon chauffeur. C’était pas lui. J’ai inspiré longuement, soupiré, et j’ai souri. C’était le soir sur Buenos Aires. On a roulé vers la station de bus en longeant Puerto Madero, la fenêtre ouverte.

Malgré l’inconfort et la peur, remonter chaque fois dans le taxi, direction le bout de l’arc-en-ciel, au cas où se trouverait là-bas autre chose qu’un PFK climatisé. Quelque chose comme le bout du monde, ou le début d’un palace.