lundi 16 septembre 2013

À l'ombre d'un laurier




San Ignacio, 16 mai 2013

Arrêt pour dîner dans une ancienne ville minière. On épluche notre concombre face à la mer, assises dans les marches du dépanneur. Le char est parké le long du malecón, qui ici longe la falaise.

Santa Rosalía, t'as l'air hanté, et les hommes en exil venus travailler chez toi, aussi.

Repartir pour un dernier stretch, quitter la côte rassurante, détaler dans le désert, entre les volcans.

Arriver à San Ignacio à travers une palmeraie qui tout à coup prend la place de la roche. Qui tout à coup prend toute la place.

La dueña de l'auberge dort jusqu'à 16h, et le village aussi. Le désert dresse des remparts contre la vitesse, et les guichets automatiques.

Le grand arbre qui nous abrite sur la place centrale perd ses feuilles, qui tombent en cliquetant. Un laurier.

La madame de la tienda écoute ses programmes de l'après-midi comme mon grand-père. Une dizaine de cannes sur une tablette, quelques bonbons, un chien qui dort dans l'arrière cour, et une odeur de tarte aux pommes. Et son plancher de bois qui a l'air d'avoir 100 000 ans.

On attend que l'auberge ouvre.

San Ignacio, sa rivière, les gens et les palmiers qui s'y sont agglutinés. Le silence, et les feuilles de laurier qui tombent en cliquetant. J'écris parce que sinon j'aurais rien à faire.

Dans les rues, il y a trois pick up poussiéreux pour un petit char. Ce qui me fait dire que si, comme nous, on n'emprunte que la 1 toute lisse, on rate l'essence de la Baja. La Baja se parcourt en truck, sur des chemins de gravelles. La vie aussi, tiens. Je vais écrire ça au-dessus de mon lit, pour les nuits sans sommeil. La vie se parcourt en truck, sur des chemins de gravelles.

Quand j'étais (plus) jeune, je croyais que j'étais une voyageuse hors pair. Mais c'est faux. Je me contente trop souvent de la 1. On a toujours tort de croire qu'on a raison. La vie enseigne l'humilité. Et assassine les certitudes.

C'est dangereux de se rendre compte de ce genre de chose un après-midi silencieux, à l'ombre d'un laurier. Pourrait me prendre l'envie de rester ici, sur ce banc de parc, avec les certitudes qui me restent encore. Pourrait me prendre l'envie de ne pas remonter dans le truck.

lundi 9 septembre 2013

La confiance




Isla Espiritu Santo, 13 mai

Tôt le matin, lumière de Baja, difficile de quitter le seul lit double à moi toute seule où j'ai pu faire l'étoile de tout le voyage. Mais je me lève quand même. Parce que c'est jour de beauté.
Ils ont du mal à ouvrir la shed à wetsuits, qui résiste aux assauts. Jusqu'à ce qu'ils trouvent la bonne clé. Ils ont la peau dorée, l'âme aussi un peu, sûrement, à force de donner des cours de plongée et de sortir en excursion de kayak.
Je me choisis des palmes et comme une pro je sais qu'il faut marcher en reculant parce que je mettais celles de mon père quand j'étais petite. Pour nager dans ma 24 pieds.
On part dans une petite barque avec Juan, et trois sandwichs au fromage. Il fait encore frais sur la mer. Un dauphin saute et reluit à deux mètres de la barque. C'est jour de beauté, j'ai dit.
Kayak parmi les crabes, sous les voûtes de lave figée, rose, mauve, name it, ça se peut même pas. Le soleil plombe impitoyable et nous fige, rose, mauve, name it, on sortira pas de la vivante, mais on sera mortes au paradis.
Je fais glisser les pagaies doucement dans l'eau. Quand la partie submergée émerge, l'eau de mer me dégoutte sur les cuisses, salvatrice. Je me jette à l'eau, dans la baie déserte, et je n'en reviens pas de voir mon ombre au fond sur le sable blanc. C'est silencieux, le paradis.
Plus tard, on s'arrête dans encore une autre baie déserte, immense. Bleue, évidemment. Des oiseaux ont fait un immense nid de branchailles. Ils sont 200 à tournoyer au-dessus de nos têtes. Je saute en bas de la barque pour nager un peu. Ça sent la merde d'oiseau cuite au four.


La peau pleine de rayons. Le coeur liquide, et turquoise. La tresse salée.


Dernier arrêt avant de rentrer. Autre baie, même bleu. Les filles vont explorer la plage. Comme je suis déjà un peu blasée, je pique une jasette à Juan.

— Il y a beaucoup moins de touristes qu'avant par ici. Le gouvernement les draine tous vers Cancún, ou Cabo San Lucas.

Cherchez pas, au Mexique, si c'est la faute à quelqu'un, c'est la faute au gouvernement.

— C'est sûr que parfois les touristes ont peur. De la violence. Mais ici, il n'y en a pas vraiment. C'est sûr que bon, un gars, comme moi, il y a pas longtemps, il avait amené des filles en excursion sur son bateau, et il les a violées. Mais ce ne sont pas tous les Mexicains, qui sont comme ça.

— ...

— Comme vous, vous pourriez être mes filles. Je n'oserais pas.

— ...

— ...

— Je le sais, Juan, que vous êtes pas tous comme ça. Mais quand même, ce genre de sujet-là revient souvent dans vos bouches, et on finit par se demander si c'est pas justement parce que vous y pensez un peu tous. Un peu, au moins. Parce que c'est banal, vois-tu, tellement que tu oses m'en parler comme ça, au paradis.

Ben non, j'ai pas dit ça. J'étais en maillot, au milieu de la mer.

J'ai dit:

— On le sait, que vous êtes pas tous comme ça. Le fait est qu'on n'a pas le choix de faire confiance aux gens, quand on voyage. Pourquoi vous montreriez votre paradis à du monde qui vous prend pour des truands, sinon? On n'a qu'à rester chez nous. C'est un échange, le voyage. Je te fais confiance, tu me fais confiance. Tu ne me connais pas, toi non plus.

— Qu'est-ce que tu fais dans la vie?

— Journaliste.

— Ahh ici au Mexique pour les journalistes, c'est très dangereux, il y en a beaucoup qui se font tuer.

Esti, Juan, on change-tu de sujet? C'est jour de beauté, j'ai dit.


Les photos sont de Fanny Lévesque.

samedi 7 septembre 2013

Flashback

On s'offre un flashback aujourd'hui. Parce que j'ai accueilli tout à l'heure des amis de retour du Costa Rica, et que leurs histoires et leurs sourires m'ont rappelé un carnet d'avant ce blogue. Un carnet de cuir fermé par un lacet. Et je me suis fait un plaisir d'aller me vautrer dedans en rentrant chez moi. 
C'était il y a quatre ans. Déjà. Un voyage au Costa Rica, avec des croches au Nicarágua et au Panamá. Un mois, avec mon chum. 
Cette histoire est celle d'un voyage pour lequel on était partis avec 30 lbs de stock chacun, et duquel on est revenu avec un sac d'école tout petit, tout petit sac d'école. Un, à deux. Des suites d'une mésaventure dans un taxi nicaraguayen, mésaventure qui implique d'être dropés quelque part dans une bananeraie près de Manágua. Le traumatisme passé, j'avais enfin pu écrire ces quelques lignes dans mon carnet de cuir lacé. 
Ce flashback un peu naïf et maladroit est une histoire de voyage. Une histoire du voyage qui m'a appris à voyager. J'pense.


Quepos, Costa Rica, 15 juin 2009


Des bottes en rubber qui frottent pendant six heures (de marche intensive dans les montagnes) sur des mollets dénudés, ça laisse de jolis trous dans la peau.

Y a quelqu'un, quelque part au Nicarágua, qui a tous mes pantalons. Depuis deux semaines, on voyage avec un sac disons... format réduit. De nos 60 livres de sac à dos du départ, on s'est retrouvé avec plus rien.

— On fait quoi, Véro, on se retrousse les manches et on continue?

— Quelles manches? Y m'ont laissé une camisole.

Même sans manches, on a pris la décision de continuer. On s'est reconstruit vite fait un petit sac, et on a levé l'ancre. À voyager sans rien, on se sent constamment comme quelqu'un qui a quitté la maison en vitesse.

On a perpétuellement l'impression d'avoir oublié quelque chose. Et c'est la dernière affaire qu'on souhaite, parce oublier une chose quand t'as juste cinq choses, ça fesse.

Mais on a tout. Tout ce qui faut, du moins. Sauf peut-être des pantalons.

Pour le voir de façon positive, on peut dire qu'on a optimisé notre mobilité. Des oiseaux migrateurs, on dirait. On n'emporte que nos plumes.

Par ici, ils n'ont pas l'habitude de voir des touristes avec un tout petit bagage. Quand on veut remettre la clé de notre chambre d'hôtel pour sauter dans le premier bus, le dueño rit de notre gueule en nous disant de la garder.

— Non m'sieur. On part pas pour la journée. Si on la garde, tu risques de jamais la revoir.

— Vous allez où?

On va droit devant. On va là où on a envie d'être. Et on a les mêmes bobettes qu'avant-hier.