lundi 20 février 2012

Le cachalot





Dunkerque, France

On est descendu toute la gang chez Pacôme, tout près de la mer du Nord. Les parents de Pacôme ont une maison pleine d'espace, de lumière blanche. Ils ont mis la mer dans la maison, peut-être parce que c'est ce qu'il y a de plus inspirant dans la ville-cachalot, échouée sur la plage de l'ère industrielle.

On met plus de deux heures pour arriver à Dunkerque depuis Bruxelles. Il n'y a plus de frontière véritable entre la France et la Belgique. Pourtant, même sans les douanes, Jérôme, le papa de Pacôme, voit le pointillé sur la carte géographique. Jérôme se dit «petit architecte».

- Parce que contrairement à la Flandre, où ça marche bien et c'est prospère, à Dunkerque on fait des petits projets, de la restauration.

Après un petit café et un tour du proprio, on a sorti nos paillettes et nos vêtements fluo. Les deux heures de route, on les a faites pour le carnaval de Dunkerque. Chaque week-end, de janvier à avril, des milliers de Dunkerquois descendent dans les rues. Maquillés, fardés et colorés, ils entonnent des chansons grivoises en défilant.

Il règne alors dans la ville comme une euphorie, une liesse collective. Mi-clown, mi-travelos, les carnavaleux envahissent les rues, les bus, les balcons, les salons. Ça boit, ça chante, ça rit, ça pousse, ça se colle.

C'est une communion déjantée à laquelle participent mémé, pépé, bébé, père et mère. Et maire. Le maire de la ville lance des harengs du haut du balcon de l'Hôtel de Ville. Agglutinée en bas, la mer de monde se déplace en vague autour des poissons qui tombent et qui heurtent les chapeaux à fleurs. Une scène hallucinante qui rappelle les famines du Moyen-Âge où les rois lançaient des vivres du haut du château. Mais au lieu de brandir des parapluies multicolores, la foule brandissait des haches et des faux. Donne-nous à manger ou on te fait la peau.

Mais le carnaval de Dunkerque, c'est après le Moyen-Âge. Début du 17e siècle, pour être précis. La grande fête avait lieu avant le départ des marins qui allaient pêcher la morue près de l'Islande pendant des mois dans la mer impitoyable. Un nuage de confettis avant le crachin de la houle. Par tradition, on continue de carnavaler à Dunkerque.

À une petite qui s'excusait de marcher sur les pieds des gens, un gars a crié en riant par-dessus son épaule:

- Faut pas faire le carnaval si on veut pas se faire marcher sur les pieds!

Au carnaval de Dunkerque, en plus des paillettes et des vêtements fluo, il faut des chaussures de sécurité.

- Ne pas faire le carnaval? T'es malade, c'est toute ma vie, le carnaval!

Une très jeune fille. 16, 17 ans peut-être. Le carnaval de Dunkerque, c'est une trace colorée et pailletée sur le flanc de la ville-cachalot échouée. Le carnaval a gardé son sens malgré les siècles qui passent. Mais il y a de moins en moins de poissons pour Dunkerque dans cette économie mondialisée qui n'a pas fini de faire des villes-cachalot.

mercredi 15 février 2012

La grande dame





5 février 2012, Paris

Comme les gens qui fréquentent de belles personnes parce qu'ils croient que ça les rend plus beaux, j'ai arpenté les rues de Paris avec l'impression qu'elles me rendaient meilleure. Mieux habillée, avec plus de mots dans la tête.

Paris coule sur les gens comme un vernis. Ceux qui comme nous la quittent encore dans les vapes, sur le coup de foudre, emportent avec eux cette couche qui les fait briller un peu plus fort. Cette envie d'un peu plus de beauté qu'à l'habitude dans leurs jours, dans leurs soirs. Ceux qui restent assez longtemps voient le vernis craquer.

Paris, c'est cette grande dame qui vous foudroie par sa beauté, son verbe et son élégance. Si vous restez l'écouter quand elle a fini son show, vous vous rendez vite compte qu'elle fait semblant d'aimer le caviar et qu'elle a des tendances islamophobes.

lundi 13 février 2012

Métropolitain






Je voulais écrire un texte sur le métro de Paris, mais toutes mes photos sont plutôt tournées vers le ciel aujourd'hui. Et les lampadaires. La lumière. Ce billet en deviendra-t-il un sur la lumière dans le métro de Paris? Le voilà déjà qui dérive...


3 février 2012, Paris

Partout dans Paris, de petites bouches de métro, des escaliers tout simples qui font humblement leur chemin sous le trottoir. Une discrète rampe d'accès à l'en-dessous. Pas des entrées de métro comme des pavillons mégalos, comme celles de Montréal. Au-dessus des escaliers, ce drôle de sigle qui dit «Métropolitain», dans une écriture d'Halloween.

Dans l'en-dessous, des couloirs de tuiles blanches et des annonces placées dans de grands cadres dorés. Le Bon Marché, où j'ai cherché une tasse de porcelaine avant de me rendre compte que je n'avais même pas les moyens de prendre le risque d'en casser une en la soulevant pour regarder le prix. Le prochain film de Jean Dujardin, qu'on verra partout après les Oscars.

Dans le wagon silencieux tangue un joueur d'accordéon qui espère quelques pièces. Une dame ouvre un sac de chips au BBQ avec une bobby pin qu'elle a empruntée à son chignon tressé. Assis sur des bancs trop étroits et trop collés, les gens se lèvent pour laisser sortir ceux qui descendent au prochain arrêt au nom rigolo, comme La Motte-Picquet, paraît-il un marin français «au physique peu avantageux» (Wikipépé).

Le paradis, ça doit être un peu comme le métro de Paris. Du blanc, des panneaux pour se rappeler de ce qui se passe en haut, des chips au BBQ, un train... Et on laisse les sans-abris y dormir en paix les jours de grand froid.

vendredi 10 février 2012

La peau de taupe











Allez, on part la bande sonore avant de lire!

3 février 2012, Paris

On visite Paris pour boire des cafés en terrasse comme Bardot, du temps où elle se contrecrissait des phoques. En sillonnant les rues (lâchez-moi avec la vague de froid, please), on pense forcément à ces grands noms qui les ont foulées, marquées et souillées de leur génie.

On va au Flore, ex-repère d'une céleste mouture communiste parisienne, pour boire des cafés en payant la facture rendue amère comme l'espresso. Pour revoir encore Simone de Beauvoir et Ernest Hemingway écrire, penchés sur leurs cahiers.

J'ai acheté à Paris un journal rouge, un Moleskine, la marque d'Hemingway, justement. Je le sais parce que la compagnie prend la peine de glisser son Histoire dans la pochette de derrière. « De Van Gogh à Picasso », comme ils disent, les grands intellos et artistes du siècle dernier ont apparemment noirci des pages et des pages de Moleskine, et rien d'autre. Au Flore, notamment. On nous en avise, pour justifier que l'on paie ce cahier ligné une quinzaine d'euros. Moleskine, c'était le nom du tissu employé pour recouvrir les carnets, avant de devenir une marque déposée, en 1998. Donner du prestige à de la cuirette cheap en ajoutant « TM » au bout, et une histoire dans la pochette.

Mais ça marche. Vous devriez me voir chérir mon journal comme un objet précieux. Comme si parce que d'autres l'ont aimé avant moi, il devenait plus grand que lui-même. J'ai cette manie de trouver la vie plus vraie en sortant d'un bon film où un bon cinéaste m'a pointé du doigt ce qu'il fallait y voir. Il y a New York avant et après Woody Allen. Il y a Montréal, et le Montréal de Leonard Cohen. Les juifs ont l'oeil, pour les villes.

Au fond, ce qui donne de la valeur à mon Moleskine, c'est ce qui y sera écrit et griffonné. C'est aussi ce qui donnait de la valeur à celui d'Hemingway (pas que je fasse exprès d'accoler mon nom à celui d'Hemingway, voyons, qu'allez-vous croire là...). Rien d'autre. Du Hemingway sur du papier de toilette, ça sonne quand même plus grand que les hommes.

Paris, c'est comme les Moleskines. Elle est obligée de glisser son Histoire dans la pochette de derrière pour qu'on continue à la chérir comme un objet précieux. L'effet est intact.

mercredi 8 février 2012

Du snobisme faunique





Précision: Malgré les apparences, je trouve un certain charme à la ville d'Anjou, vraiment. «Des ti-culs en bécik, des cousines en visite, c'tait noir de monde comme en Afrique», ça pourrait s'appliquer à Anjou.

1er février 2012, Colmar, France

L'autre jour, avant de s'endormir, on jouait à un jeu niaiseux. Je sais, dur à croire, avec les gueules d'ange qu'on a. On devait, comme les scouts, trouver à quel animal l'autre ressemblait le plus.

- Une gazelle.

- Ben là... pourquoi une gazelle?

- Parce que, Karl, t'es un petit nerveux, tu te tiens en gang, t'es joyeux, léger, tu sautilles... une gazelle, bon.

Comme il n'était pas satisfait de son totem, on a finalement convenu qu'il était un dauphin.

- Au moins, c'est intelligent, un dauphin.

Intelligent oui. Et en plus, il paraît que ça rêve des moments marquants de sa vie pendant la nuit, comme un homme. Sans blague, des chercheurs ont découvert que les dauphins émettent des sons de baleines pendant leur sommeil parce qu'ils rêvent de leurs compagnes de shows marins. Les représentations données devant des centaines de touristes qui applaudissent l'air gaga sont apparemment des moments hauts en émotions pour les dauphins. Si seulement c'était une blague... mais non, même pas.

Bref, Karl a fini, après négociations, par être un dauphin. Pour le mien, on s'est vite mis d'accord.

- T'es un puma, ou un cougar. En tout cas, t'es quelque chose de tu'seul dans les montagnes.

Une solitaire, oui. Un peu farouche. Qui a besoin de se retirer en montagne pour penser, écrire, faire une dépression nerveuse. Comme un moine. C'est noble, comme animal, un puma. Pas exactement comme une gazelle, même si les pumas finissent par beaucoup envier les qualités des gazelles.

- Tralalère, je suis un puma nanana et toi tu rêves de baleines et de touristes pendant la nuit.

Mon puma intérieur commençait donc à tourner en rond après une semaine de voyage à quatre. Même avec les meilleurs compagnons du monde, il avait hâte de prendre l'air. Tu'seul bon.

C'est donc le coeur léger qu'on s'en est allés seuls à Colmar. J'ai eu le puma récompensé: pas un chat dans la petite agglomération alsacienne pas tout à fait village (y a un centre-ville), et pas tout à fait ville (y a pas de bus le dimanche). C'est vrai que faire la route des vins en février, c'est téméraire.

On a marché 3 kilomètres dans la ville-age sans bus en riant du décor hors vieux centre assez semblable à un boulevard d'Anjou. Pour éviter de détonner avec le décor, on a soupé au Quick (équivalent d'origine belge du McDo) et on s'est même remis en file pour commander deux cheese de plus.

La chambre d'hôtel était munie d'une télé dont on a abusé toute la soirée, en riant des annonces françaises de médicaments où un annonceur fait un résumé en accéléré des mises en garde après la belle mise en scène de la madame à la migraine allégée. Sarko annonçait la hausse de la taxe à la consommation devant un journaliste top-modèle, comme tous les journalistes télé en France. Le Quick va coûter plus cher, on a bien fait de commander deux cheese de plus.

Cette soirée-là, j'avais le puma moins prestigieux. Un puma d'Anjou.

lundi 6 février 2012

HLM





Me revoici après une pause de deux semaines. J'ai pris une marche dans quelques villes de France. Vous aurez donc cette semaine des bribes de ce voyage dont j'ai commencé à vous parler dans le texte précédent, sur Lyon, avant de me dire que, ben tant pis, vous auriez le reste à mon retour. Essayez de taper un texte sur votre iPod touch, voir.

Strasbourg, France, le 31 janvier 2012

On entre à Strasbourg comme dans un HLM: en zigzaguant entre les petites vieilles. De vieilles maisons, cette fois. La doyenne a bien au-delà de 500 ans. Elles font leur âge et portent des couleurs de vieilles: saumon, menthe, pêche. Elles ont un charme que seules les années qui passent peuvent vous restituer (quand les buildings des années 80 auront 500 ans, on les re-trouvera peut-être beaux). Elles sont tordues, comme sous leurs rhumatismes, et partagent souvent leur toit avec la voisine, des cataractes de mousse dans leurs lucarnes.

Sur la colonie multicolore veille le grand clocher de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Un gigantesque monument que la seconde peau de pierre ciselée rend austère. Pendant quelques siècles, la cathédrale a été le plus haut monument du monde. 142 mètres de gargouilles à l'air mauvais. Aujourd'hui, elle est outstagée par les tours de verre de la City de Londres. En construction dans la mecque des financiers, The Shard, le prochain géant du globe destiné à jeter de l'ombre jusqu'à Dubaï.

Les dieux ont changé, mais ne veillent pas mieux qu'avant sur les petites vieilles. Paraît que la doyenne de Strasbourg va se faire couper sa pension. Dites aux mémés du Vieux-Québec de se watcher, on dit aussi que ça s'en vient au Canada.