Utrecht, Pays-Bas
On a emprunté un vélo à Anna et Lionel, les amis de Rémi. Un vrai vélo hollandais: un look rétro, une clochette et un solide cadre noir. Je suis grimpée sur le porte-bagage pendant que Karl faisait de son mieux pour ne pas nous précipiter à la rencontre des trottoirs pavés d'Utrecht.
On a fait une balade en d'amoureux, à deux sur le vélo. Moi blottie contre lui, pour nous réchauffer dans l'automne moite et froid du pays aux gens géants comme des moulins à vent. On sillonnait la ville, entre les canaux verdâtres gardés par les cygnes. Le romantisme d'Utrecht repose presque en entier sur ce réseau navigable dans lequel baignent des maisons de poupées dont c'est la cour arrière.
Ces canaux ne sont cependant pas là pour faire joli. Et ce Pays n'a pas «Bas» comme nom de famille pour rien: il est calé sous le niveau de la mer. Pour un pays côtier, cela veut dire qu'on doit drainer le sol en permanence.
Utrecht a entamé la réfection de sa gare et de ses voies ferrées, très utilisées.
- On en a pour trente ans, sans blague.
Parce que ça n'est pas une mince tâche.
- Dès qu'on creuse, l'eau monte.
Alors les ouvriers avancent de quelques mètres, installent les bâches, bétonnent, endiguent, puis creusent encore quelques mètres, et recommencent. C'est long.
Et il n'y a pas que ça.
- Dans un mois, ils vont venir mesurer notre maison, pour voir elle s'est enfoncé de combien dans les dernières années.
Anna et Lionel ont acheté une maison vieille de 140 ans. Encore bien droite, même si le toit coule un peu. Mais toutes les maisons de la ville n'ont pas la colonne si solide. Dans le centre de la vieille ville, des pans entiers des ruelles s'inclinent sur la rue, comme pour espionner le décolleté des passantes.
Toute la ville bouge. Évidemment, ça ajoute au charme pittoresque et authentique d'Utrecht. Mais ça soulève aussi une question éternelle, gênante, et pour laquelle il n'existe pas de réponse rationnelle: pourquoi persister à construire dans ces endroits condamnés à une mort lente? Pourquoi reconstruire la Nouvelle-Orléans sur le même spot après Katrina? Et pourquoi, malgré les sécheresses à répétition, y a -t-il encore du monde qui s'accroche aux régions austères de la Somalie, de l'Éthiopie? Pourquoi l'homme s'entête-t-il à rester quand la logique voudrait qu'il s'en aille et recommence ailleurs?
Ben voyons, nounoune, direz-vous, parce qu'il aime. Parce qu'il a des souvenirs, une histoire, une identité qui a été forgée grandement par son territoire. C'est fort, l'attachement au territoire. Il en a coulé du sang pour que des peuples puissent continuer d'admirer le même paysage, même s'il n'était pas si admirable. Parce que le territoire auquel on s'attache, il n'est pas fait de Rocher Percé, de cathédrale splendide, de paysages bucoliques imprimés dans les guides touristiques.
Moi, ce qui me manque de mon territoire, aujourd'hui, c'est les champs gris en hiver le long de la 10. Les enseignes de fast food de la sortie 55. La vue derrière la maison de mes parents. Le cabanon, le champs, les chevaux. L'asphalte défoncé de la cour. Et vous, il est fait de quoi, le territoire où vous resteriez, envers et contre tout?
Photos: Un canal. Une assiette de hareng (miam!), oignons jaunes en petits dés et cornichons. Nous autres.


Wow! Encore une fois tu as su me faire vibrer. Je bois tes mots comme un bon Liano. Mon territoire à moi est fait de toi, de ta soeur et de ton père...... et un peu de sucre en poudre .... non.... de karl..hi hi hi :-)
RépondreSupprimerJe t'aime xxxx Bye Bye Maman