29 mars 2014, au bout de la Ruta 7
Le bus m’a lâchée sur la Ruta 7, dans un nuage de poussière rouge. J’ai dit au revoir à mon compagnon de maté, qui poursuivait sa route. Le vent bat les montagnes entre l’Argentine et le Chili. J’ai rejoint le café-boutique de l’autre côté de la route, quatre murs sis entre les remparts des Andes, collé sur la 7 pour retrouver son chemin jusqu’au village. Une grande enseigne disait: Cristo Redentor.
Au café, un type attendait un groupe de l’âge d’or venu comme moi voir le Christ planté dans son écrin andin. La bande est arrivée, piaillant, sourire de Polident, vêtue de polos et de visières et de coupe-vent étrennés pour l’occasion. On s’est installés dans la camionnette, et moi, intruse qui voyageait sur le bras, j’ai fait profil bas.
Le chauffeur du bus touristique a pris place à côté de moi. Il prenait des photos à travers la vitre avec sa petite Canon. En grimpant la route en serpentins, il m’a raconté que c’était son dernier voyage.
— 24 ans, que je fais ça. Je promène les gens dans toute l’Argentine. Ça fait 25 jours que je suis loin de chez moi. Un moment donné, ça fait son temps.
J’ai souri, acquiescé, l’ai félicité pour sa retraite, mais quelque chose au fond de mes yeux devait crier: es-tu fou criss?
Parce que dehors se déroulait la route en serpentin déposée là aurait-on dit pour monter jusqu’au ciel. J’ai collé mon front à la vitre. Comment prendre sa retraite de ce pays?
Au sommet, le vent glacial qui mord le nez et les doigts et les os sous le ciel impitoyable des Andes. Et moi qui souris, qui souris.
Qui souris au Cristo crissement béni sur son mirador du toit du monde. Qui souris à la magnificence des montagnes. Un peu aussi à celle de la vie.
Ce Cristo-là se nourrit de vent et de poussière rouge. C’est apparemment par là que vient la rédemption.
J’ai laissé le groupe reprendre seul la camionnette. Et j’ai marché. Toute entière dans le paysage, oreilles au vent, le bruit des pas dans la poussière rouge, en remplissant mon sac de roches. Des bouts de ce jour-là.
J’ai arrosé le désert de quelques larmes, parce c’est ce que me fait la beauté parfois.
Le dedans d’un calme olympien. Dans le sens de mont Olympe. Dans le sens tibétain du terme. On ne se sent jamais aussi ancré au centre de la terre que là-haut dans les montagnes.
Allo moi c’est Véro j’habite ici.
En bas, j’ai mangé dans un resto de montagnes du maïs et des patates en écoutant les Simpsons. Un autre groupe de sourires Polident y mangeait aussi, alors j’ai quêté un lift jusqu’à l’entrée du parc de l’Aconcagua. Ils m’y ont déposée avec plaisir et sont repartis dans la poussière en m’envoyant des ba-byes.
J’ai marché, encore, jusqu’au premier mirador. Seule avec la montagne, les bras en croix, la tête en arrière. Le vent, sinon le silence. Il y a de ces paysages qui vous lâchent le corps en chute libre.
Je me suis éternisé parce que de toute façon c’était ça, l’éternité, et je suis sortie du parc trop tard pour le bus. J’ai marché le long de la Ruta 7 jusqu’au prochain pueblo. Longé la voie ferrée qui ne transporte plus rien. Des ponts couverts éventrés comme des tricératops couchés sur le flanc. Les tôles claquaient au vent dans le soleil qui descendait et changeait le paysage en un champ de rouille.
J’ai pleuré, encore.
Au village, j’ai pris un chocolat chaud seule dans une auberge de montagne déserte où le petit gars écoutait Shrek. Le papa avait le visage brûlé, cuit par le vent et le soleil. Ces paysages-là vous changent en cuir en pas long.
À cet endroit, la 7 est plantée d’un rang de peupliers.
Allo moi c’est Véro je reviendrai.
Mais pour cette fois, je suis rentrée en bus à Uspallata. Avalé par les montagnes, le soleil est tombé pour la nuit. Le ciel a bleui, les montagnes aussi, froides, et aiguisées. Un Magritte au bout du monde. Ceci n’est pas ce pour quoi on vit.

