Montréal, 1er mars 2013
Il y a plusieurs années de cela, j’ai fait le choix d’être végétarienne. C’était en même temps que je découvrais le conflit au Darfour, c’était bien avant le Sud-Soudan. J’avais démarré un blogue sur des enjeux sociaux et internationaux, je lisais Naomi Klein: j’étais pleine de bonnes intentions.
C’était dans le temps où j’avais encore des intentions. C’était avant que j’aie un salaire, que je me paie des bouteilles de vin au resto, que j’achète du linge cher.
Bref, j’étais virée végé dans le temps parce que ça me semblait insensé et tout à coup insupportable qu’on soit incapables de nourrir le Darfour avec toute la bouffe qu’on produisait (faire pousser des céréales pour nourrir le bétail pour nourrir les Hommes). Rien à foutre des animaux, ou si peu.
J’avais un chien quand j’étais petite. On avait décidé de l’appeler Mitsou, un bon matin, en mangeant des toasts au Cheez Whiz avec un bol de céréales de bébé. On faisait souvent ça, avec mon père, très tôt, avant le lever du soleil. Cette fois-là, il me semble que c’était l’hiver, ma soeur, mon père et moi, attablés avec des toasts au Cheez Whiz et des céréales de bébé dans lesquelles on rajoutait du sucre (c’était avant que les May West soient interdits dans les boîtes à lunch à l’école), on avait décidé d’appeler notre nouveau chien beige Mitsou. Ne cherchez pas, ma toune favorite à chanter en me balançant quand j’étais petite, c’était Bye bye mon cowboy. Ça fait que les Gélinas avaient leurs entrées chez les Chagnon.
Tout ça pour dire que j’ai bien eu un chien, une chienne, que j’ai beaucoup aimé. Qui était un peu bizarre parce qu’elle s’asseyait tout croche après avoir reçu un jour sa niche sur le corps. Mon père transportait la niche à bout de bras, et elle le suivait déjà comme son ombre. On avait failli la perdre, notre belle Mits’ (on l’appelait Mits’). Elle avait vécu, mais était condamnée à s’asseoir comme les femmes qui montaient les chevaux en amazone. Moindre mal.
Mon père l’amenait toujours travailler quand il vendait des motoneiges (il nous interdisait de dire skidoo parce qu’il vendait des Polaris) (je jure que c’est vrai). Il la faisait monter dans la boîte de son camion noir. Tête beige oreilles au vent. Mits’, je t’aime encore.
Elle a vécu heureuse et vieille malgré son bassin de chienne de 100 ans. Un jour elle a commencé à lécher des plaies qu’elle se faisait elle-même, elle ne courait plus si vite, ne dévorait plus si bien ses toasts au beurre de peanut. Elle avait de plus en plus de mal à s’asseoir en amazone. C’était une période où je m’en crissais un peu parce que j’étais au secondaire.
Un soir je suis rentrée et elle n’était pas là, je n’ai pas pensé à demander. Le soir suivant j’ai demandé où elle était. Mon père a dit: y était temps que vous remarquiez. Air bête, des fois, j’te jure.
Ma mère m’a dit qu’il l’avait amenée dans le bois. Doucement. Elle avait sûrement bien suivi parce que c’était la plus belle et la plus douce chienne de la terre, elle l’avait suivi, et lui, il marchait, sûrement en pleurant parce que c’est l’homme le plus sensible de la terre quand y est tout seul (avez-vous le souvenir d’une fois où vous avez vu votre père pleurer? Moi je peux en nommer plus qu’une, ça fait que imaginez quand y est tout seul. Les airs bêtes sont très sensibles. Je t’aime papa.)
Alors voilà, il marchait, dans le bois, avec le chien. C’est ce que ma mère a dit. Et il l’a shootée. À la carabine je veux dire, pas au poison d’euthanasie. Il l’a tuée comme les hommes des campagnes tuent leurs bêtes des campagnes. Mon père est un chasseur, Mits’ n’a pas souffert. Lui oui je pense, parce qu’il n’a plus jamais voulu de chien.
Mais je m’en crissais dans le temps parce que j’étais au secondaire.
Tout ça pour dire que, même si j’ai beaucoup aimé un animal — et pas seulement celui-là, les chevaux de ma tante, Ramissa, surtout, et les minous aussi —, je ne suis pas devenue végétarienne pour les animaux. Parce que la vie comme la mort des animaux, pour moi, c’était normal. Ma tante se faisait frapper un minou d’écurie par mois sur la Papineau. Et les coyotes mangeaient les oies. Et moi je mangeais du Cheez Whiz.
Je suis devenue végétarienne pour sauver les Hommes. Mais, comme en vieillissant on se rend compte qu’on ne peut pas vraiment sauver les Hommes (les hommes non plus, mais ça, c’est une autre histoire), j’ai slaqué. Beaucoup. Ce qui fait que je mange de la viande environ trois jours par semaine maintenant.
Donc, aujourd’hui j’ai pris mon char pis j’ai grimpé Côte-des-Neiges jusqu’au Basha du centre commercial Wilderton dans Outremont. Parce que tant qu’à manger un shish-taouk, aussi bien manger le meilleur en ville, celui-là, avec des patates sauce à l’ail. Ça m’a coûté 8$ pour un trio. J’ai tout mangé en regardant le match de foot Liverpool-Southampton. Liverpool gagnait par trois buts. J’ai pensé: «Y m’semble que trois buts c’est beaucoup au foot.» Et aussi: «C’est tellement bon.»
Et j’ai fait ça même si le poulet dans mon shish-taouk n’a pas été abattu par un chasseur, ou n’est pas mort frappé sur la Papineau. Et même si dans Côte-des-Neiges y a du monde qui comme au Darfour ne mange pas à sa faim. En plus je suis montée là-bas EN CHAR.
Et je ne suis plus au secondaire, je n’ai plus d’excuse pour m’en crisser.