jeudi 6 juin 2013

La maison bleue






Ciudad de México, 5 mai 2013


En quittant Montréal, on s'était dit une chose à propos du parcours de musées obligatoire: la maison de Frida. La Casa azúl. Et le reste on verrait rendues-là, si les poteries du musée d'anthropologie nous chantaient. Elles n'ont pas chanté assez fort, faut croire. Mais la Casa, elle, elle nous appelait comme une sirène triste et envoûtante du fond de son quartier Coyoacán.

On l'a cherchée en s'arrêtant au dépanneur pour racheter un sac de cacahuètes japonaises, comme ils les appellent ici, sorte de cacahuètes enrobées de pâte craquante. On en a reçu un sac dans l'avion en venant et ça a suffi à nous rendre accros. Les compagnies de cacahuètes japonaises ont le bras aussi long que les pharmaceutiques.

Coyoacán, quartier de bohèmes et de libres penseurs d'alors. D'aujourd'hui? Je ne sais pas. Quartier de vendeurs de peanuts, en tout cas.

Ils avaient en tout cas, les libres penseurs d'alors, de l'espace. Pour penser sous les arbres sous lesquelles le presque-bourg quadrillé respire (et nous aussi, par le fait même. Parce qu'à México, ça se remarque, quand tout à coup on se met à respirer.)

Une maison-musée du dimanche matin presque vide sauf pour la voix chaude et tragique de Chavela Vargas qui résonnait dans le jardin (coup de foudre. J'ai demandé au gars de l'entrée qui chantait dans le vidéo. Il a pris son CB: allo 1-2 une timbrée veut savoir qui chante dans le vidéo. Chavela Vargas. 10-4. Chavela Vargas, une immense chanteuse mexicaine. J'ai passé le reste du voyage à courir après un CD et une légende alcoolique, mais ça, c'est une autre histoire.) (Vous l'avez en bande sonore, cliquez sur la flèche.)

Frida Kahlo respirait donc bien sous les arbres de Coyoacán, dans le jardin fabuleux de sa maison bleue. Une maison-musée ponctuée de tuiles colorées, de poteries flamboyantes, de bonshommes en papier mâché comme des personnages de carnaval déchus, suspendus aux plafonds. Quelques toiles aussi, ses corsets de femme brisée par un accident de bus, son lit tout petit avec un miroir en baldaquin pour lui renvoyer sa face, cette face qui l'a hantée jour et nuit et qu'elle a reproduite sur toile, acharnée, essayant d'en saisir l'âme et la sentant, dirait-on, glisser chaque fois entre ses doigts dans un sillage multicolore.

Et cet atelier. Grandes fenêtres à carreaux pour laisser entrer le jardin bleu et vert et les oiseaux de la cour. Une serre, presque, pour laisser fleurir les plantes tropicales et mûrir les melons dans les tableaux. Un immense chevalet de bois qui aurait aussi pu servir de guillotine. Trancher sa tête pour mieux la peindre. 

Je suis sortie dans la ville-mer inspirée par cette femme si forte de son immense fragilité. Cette femme qui par sa condition avait seulement le choix entre l'originalité et la tristesse. Elle a choisi les deux.

Après ça, aurait fallu que les poteries du musée d'anthropologie chantent comme Chavela.