mercredi 30 janvier 2013

Jamais tout seuls




C'était un mercredi comme un dimanche, de ceux qui vous foutent les blues comme on enfile une cape. Si j’avais fait jouer à ce moment-là Martin Léon Hey Lou (c’est pas vraiment Hey Lou mais je ne connais pas le vrai titre), j’aurais crié «j’veux changer de personnage», comme la femme de ménage; Lou, arrête de brailler.

Je suis sortie en coup de vent, en prenant mon appareil photo autour du cou comme un gilet de sauvetage bien trop cher.

Faisait 8 degrés, trop habillée, parce que la semaine dernière c’était 30 de moins. La ville suait comme le joggeur-sourire-étampé-dans-la-face que j’ai croisé sur le trottoir quasiment nu. Le trottoir, je veux dire. Vraie piste à joggeurs libérés. Frette chaud frette chaud, hiver hammam dans la vapeur.

Les buildings du centre-ville au loin à l’est, rassurants comme des phares; y aura toujours du monde.

Dans les vitrines illuminées, de la vie de ville. Un barbier affalé dans un fauteuil en train de texter, une coiffeuse, ceinture blanche, chandail de dentelle, cheveux de fer plat faisait le tour d’oreille d’un monsieur ben content qu’on lui joue dans les cheveux et qu’on porte un gilet de dentelle. Jamais tout seuls.

Dans la porte d’un pawnshop qui vendait des chaudières, un jeu de Power Rangers et une télé du temps où elles ne s’accrochaient pas au mur, une affiche sommait les visiteurs de laisser leur sac à l’entrée, pour qu’on leur vole pas leurs affaires volées.

Ça sentait le poulet tandoori sur la rue Centre alors j’ai traversé le canal sur un pont que je trouverai toujours très beau. Dans Saint-Henri, c’était trame olfactive PFK. Végétarienne tant qu’on voudra, y a pas à dire, je me battrais encore pour un bout de peau. De poulet, je veux dire.

J’ai fait un tour sur le terrain de baseball éclairé comme si toute notre américanité en dépendait, un soir de hockey, vide sous la neige. Je l’ai pris en photo, et suis rentrée boire un latte fancy dans un verre de vitre, dans un café qui porte le nom d’un couple. Esti.

Du monde tout seul travaillait sur des laptops entre deux textos. Un fléau: plus jamais tout seul, alors quand on l’est, on a le lion qui tourne en rond. 

En sortant, j’ai mis Simon & Garfunkel pour m’apitoyer sur mon sort. Ma préférée du best of, la 4, parce que c’est une trame sonore de toute seule. Et pis El condor pasa, parce que, bon. Celle-là se passe de raison.

De moins en moins de brume sur la ville qui refroidissait doucement.

J’ai reçu un texto, moi aussi. Mon amie coupait des patates pour faire un pâté chinois. On s’en dit des affaires intéressantes; jamais tout seuls.

Je suis passée devant chez nous pour aller me chercher une quille de Trois Pistoles dans mon dépanneur qui s’appelle Bière froide. Pas de chichis. Le garçon portait son manteau d’hiver, comme d’habitude. La bière était dans le frigidaire, mais je le soupçonne de ne pas le partir, dans le fond. Bière froide, commis gelé.

— Des gars viennent de se sauver en courant avec une caisse de bière sans payer.

— Merde... Ça t’arrive souvent?

— À moi, c’est la première fois. Ça fait deux mois que je travaille ici. 

J’aurais pu rester pour jaser, partager ma Trois Pistoles, le guérir de son stress post-vol à l'étalage, mais je ne savais pas quoi dire. Je me suis sauvée, moi aussi. 

On est tous un peu tout seul, mais on le choisit. Oh, comme on le choisit.

Ça fait que je suis rentrée me faire des rouleaux de printemps dans le pire accord bière-mets que j’ai fait de ma vie.