mercredi 26 octobre 2011

La grue


Bruxelles

Par la fenêtre du salon, je vois cette énorme grue qui trace un deuxième horizon, au-dessus des toits de tuiles. Des volées d'oiseaux vont et viennent et piaillent entre les poutres d'acier. Ils partent en groupe. Puis l'essaim revient sur ses pas, comme effrayé de quitter la structure qui lui offre, semble-t-il croire, la plus belle vue sur Bruxelles.

Mais Bruxelles se cache plutôt entre les dalles du pavé croche à s'en tordre les chevilles un doux soir de brasserie. Elle se cache dans ces appartements où se rassemblent de jeunes adultes tous habillés comme des étudiants de l'UQAM (ESG à part*). Des acrobates espagnoles, des architectes français, des Italiennes qui aiment flirter, des Italiens qui aiment danser. Bruxelles, ce sont ces vitrines de librairies qui alignent des titres qui contiennent tous les mots «marxisme», «bio» ou «équitable». Ces filles aux cheveux en bataille qui fument la clope en sautant le souper pour aller danser la salsa dans une salle obscure sous un viaduc tapissé de graffitis.

Bruxelles, c'est cette petite Marocaine que je vois chaque jour faire des commissions. Pour sa maman, j'imagine. Du beurre, des pommes. Elle se hisse sur la pointe des pieds en tendant le billet de 20 au caissier et elle repart en trottinant. Bruxelles, ce sont ces jeunes ados qui fument du tabac à rouler et qui quêtent des filtres et du papier.

Bruxelles, au final, c'est un peu n'importe quoi. Mais c'est impossible de l'apprécier pour ce qu'elle est perché du haut d'une grue. Faut prendre le risque de se tordre la cheville sur ses trottoirs. Bruxelles, c'est la vie. Tralalère.

* Désolée pour la blague que seuls les initiés du temple brun peuvent comprendre. 

lundi 17 octobre 2011

La voisine d'en bas

Bruxelles

La voisine d'en bas, on ne comprend rien quand elle parle. Un accent hispanophone tellement prononcé que je comprends mieux ce qu'elle dit quand elle parle au téléphone en espagnol avec sa fille, et que j'entends sa voix étouffée qui filtre entre les craques du vieux plancher de bois.

Pourtant, la voisine d'en bas, quand elle t'accroche aux pieds de l'escalier, j'espère que tu n'as pas ton manteau d'hiver sur le dos. Si oui, enlèves-le, tu vas suer dedans, et attraper froid en sortant. Parce que la voisine d'en bas, elle parle. Elle parle de rien. Des ses cataractes. De son mal de dos. Elle tire son petit chariot avec son épicerie dedans en soufflant très fort, pour être certaine que tu lui propose ton aide en passant. Sa fille essaie de lui trouver un rez-de-chaussé, mais apparemment, c'est bien cher.

En théorie, c'est elle la concierge, dans l'immeuble. Mais quand on monte les marches, les souliers restent un peu collés sur le prélar. Y a longtemps qu'elle ne monte plus jusqu'en haut pour laver l'escalier.

L'autre jour, elle avait acheté une bouteille de savon à lessive bien lourde et je lui ai monté son chariot jusqu'au troisième. Elle était tellement contente. Surtout parce que je m'appelle Véronique, comme sa fille.

- Votre copain, c'est le jeune ou le vieux?

- Ben... c'est celui avec les cheveux bruns.

- Le jeune ou celui avec les lunettes?

J'ai bien rigolé. Rémi, t'es le vieux. Et Karl «il est si gentil».

Alors elle m'a dit d'entrer. Son appartement a l'air tellement plus petit que le nôtre, à cause de tout ces meubles. Il les porte comme les années.

- Ça fait 48 ans que je vis ici!

Il y a quelques mois, des voleurs ont forcé sa porte et lui ont volé des affaires. Je n'ose pas imaginer combien cet appartement devait être encombré avant le vol... Sur les murs du salon, de vieux cadres poussiéreux et des photos un peu floues.

- Ça, c'est mon fils, mort d'un cancer. Ça, c'est sa conjointe, morte aussi d'un cancer. Pourtant, elle ne fumait même pas.

- Eh ben, c'est bizarre ça, madame, un cancer chez quelqu'un qui ne fume pas.

- Ça c'est ma fille, Véronique. Elle vient d'avoir un bébé. Il est complètement handicapé. Je mets sa photo avec celle de mon mari. Il est mort lui aussi.

Quand je suis partie, elle m'a embrassée bien fort en me répétant combien elle était contente de nous avoir comme voisins. J'ai senti les poils un peu piquants de son visage sur mes joues.

J'ai fait un calcul rapide, et cette dame avait au plus 30 ans quand elle a emménagé dans cet appartement. Avec son mari, probablement. Sa vie devait être si différente. Bien entourée. Elle n'avait pas besoin, alors, de s'accrocher aux voisins pour aligner les seuls mots de la journée.

Le soir, je l'entends souvent ronfler à travers les craques du vieux plancher de bois. Juste un bruit sourd. Je pense que je m'inquiéterai le jour où je ne l'entendrai pas.

mercredi 12 octobre 2011

Le désert






Bruxelles

Oui, j'essaie de vous en passer une p'tite vite. Ce sont bien des photos de la Turquie. Je les ai sélectionnées comme ça, à l'intuition. Et j'ai ri en les regardant. Parce qu'elles sont exactement à l'image de mon dedans. Pas de pierre, non, tout de même. Mais en friche. Un peu déserté.

Voilà trois semaine que je suis installée ici. Trois semaines que j'envois des CV dans toutes les publications bruxelloises que je retrouve sur internet. Trois semaines que j'appuie sur send en y croyant à moitié, en le faisant surtout pour la forme. «J'aurai essayé, tsé.»

Mes amis, les temps sont durs pour les journalistes du monde.  En partie parce que vous aimez bien votre Cyberpresse gratuit. Mais je ne vous en blâme pas, je lis Foglia, moi aussi.

Voilà trois semaines que je suis dans mon appartement, un peu découragée, en train de me demander pourquoi déjà j'ai abandonné l'administration quand je vois toutes les offres d'emplois. J'ai l'idéalisme à l'épreuve, disons.

C'est moi, ou les temps sont durs pour les rêves? Notre époque est celle d'une cité millénaire en ruines. Tout est à faire. On a donc toutes les opportunités de créer. Mais dans une cité en ruines, dans l'urgence, qui paie les idéalistes, les rêveurs? Si vous le trouvez, dites-lui que ma facture de gaz est due.

lundi 10 octobre 2011

Le blues du paysage




Utrecht, Pays-Bas

On a emprunté un vélo à Anna et Lionel, les amis de Rémi. Un vrai vélo hollandais: un look rétro, une clochette et un solide cadre noir. Je suis grimpée sur le porte-bagage pendant que Karl faisait de son mieux pour ne pas nous précipiter à la rencontre des trottoirs pavés d'Utrecht.

On a fait une balade en d'amoureux, à deux sur le vélo. Moi blottie contre lui, pour nous réchauffer dans l'automne moite et froid du pays aux gens géants comme des moulins à vent. On sillonnait la ville, entre les canaux verdâtres gardés par les cygnes. Le romantisme d'Utrecht repose presque en entier sur ce réseau navigable dans lequel baignent des maisons de poupées dont c'est la cour arrière.

Ces canaux ne sont cependant pas là pour faire joli. Et ce Pays n'a pas «Bas» comme nom de famille pour rien: il est calé sous le niveau de la mer. Pour un pays côtier, cela veut dire qu'on doit drainer le sol en permanence.

Utrecht a entamé la réfection de sa gare et de ses voies ferrées, très utilisées.

- On en a pour trente ans, sans blague.

Parce que ça n'est pas une mince tâche.

- Dès qu'on creuse, l'eau monte.

Alors les ouvriers avancent de quelques mètres, installent les bâches, bétonnent, endiguent, puis creusent encore quelques mètres, et recommencent. C'est long.

Et il n'y a pas que ça.

- Dans un mois, ils vont venir mesurer notre maison, pour voir elle s'est enfoncé de combien dans les dernières années.

Anna et Lionel ont acheté une maison vieille de 140 ans. Encore bien droite, même si le toit coule un peu. Mais toutes les maisons de la ville n'ont pas la colonne si solide. Dans le centre de la vieille ville, des pans entiers des ruelles s'inclinent sur la rue, comme pour espionner le décolleté des passantes.

Toute la ville bouge. Évidemment, ça ajoute au charme pittoresque et authentique d'Utrecht. Mais ça soulève aussi une question éternelle, gênante, et pour laquelle il n'existe pas de réponse rationnelle: pourquoi persister à construire dans ces endroits condamnés à une mort lente? Pourquoi reconstruire la Nouvelle-Orléans sur le même spot après Katrina? Et pourquoi, malgré les sécheresses à répétition, y a -t-il encore du monde qui s'accroche aux régions austères de la Somalie, de l'Éthiopie? Pourquoi l'homme s'entête-t-il à rester quand la logique voudrait qu'il s'en aille et recommence ailleurs?

Ben voyons, nounoune, direz-vous, parce qu'il aime. Parce qu'il a des souvenirs, une histoire, une identité qui a été forgée grandement par son territoire. C'est fort, l'attachement au territoire. Il en a coulé du sang pour que des peuples puissent continuer d'admirer le même paysage, même s'il n'était pas si admirable. Parce que le territoire auquel on s'attache, il n'est pas fait de Rocher Percé, de cathédrale splendide, de paysages bucoliques imprimés dans les guides touristiques.

Moi, ce qui me manque de mon territoire, aujourd'hui, c'est les champs gris en hiver le long de la 10. Les enseignes de fast food de la sortie 55. La vue derrière la maison de mes parents. Le cabanon, le champs, les chevaux. L'asphalte défoncé de la cour. Et vous, il est fait de quoi, le territoire où vous resteriez, envers et contre tout?

Photos: Un canal. Une assiette de hareng (miam!), oignons jaunes en petits dés et cornichons. Nous autres.

mardi 4 octobre 2011

Les lunettes




Bruxelles

Il y a près d'une semaine et demi que je suis arrivée. Et même si j'ai toujours besoin d'une carte pour aller chez le boulanger à 5 minutes de la maison, je ne trouve pas grand chose à raconter.

C'est difficile d'écrire quand on s'établit quelque part pour de bon. On remet rapidement ses lunettes «vie quotidienne» alors qu'on voyait si bien dans nos verres polarisés par la distance et l'inconnu d'un voyage éclair.

Je suis toujours en extase devant le prix des fromages, perplexe devant la liste de bière dans les bars. Je ne m'habitue pas à dire «septente et nonente» plutôt que soixante-dix et quatre-vingt-dix. Mais le bruit des innombrables scooters dans ma rue me tombe déjà sur les nerfs. Les frites légendaires aussi. Comme Karl le dit si bien: «Moi, j'aime tellement mieux les frites de chez Mimile.» (Mimile est une cantine graisseuse sur la Principale à Farnham. Essayez la poutine quand vous y passerez. Ça, ça devrait se retrouver dans les guides touristiques.)

Bref, même si j'ai encore tout à découvrir ici (sauf les gaufres, elles, je les ai très bien étudiées), je suis déjà dans un quotidien un peu raplapla. D'où mon âme en peine, en quête de l'inspiration qui ne vient pas.

Alors prenons-le comme ça vient: je déclare ce blog le blog-le-plus-ordinaire-du-monde pour la prochaine année. Un blog plat comme la Belgique sur un quotidien vieux comme le continent. Parce que s'expatrier pour un an, c'est beaucoup de quotidien pour quelques week-ends d'exotisme. La vie, quoi.

Bien sûr, le mieux, c'est quand on peut garder nos lunettes polarisées même dans la grisaille du quotidien. Alors, pour vous, mes amis, je jure d'écrire sur le quotidien vu à travers les verres polarisés que j'ai choisi de me re-taper sur le nez pour la prochaine année.

Je ne le fais même pas pour vous, en fait. C'est à moi que ça plaît de voir la vie comme un perpétuel voyage dans des contrées exotiques. Même sans gougounes (on parle plutôt de bottes de pluie dans l'hiver bruxellois), Réflexions en gougounes conservera ses airs de vacances. Parce qu'on est pas obligé de tout perdre avec son tan. Sortez vos chemises hawaïennes.

***

Ce qui me fait dire que, malgré le quotidien, je suis loin de chez nous:

- Les haies taillées en carré. J'ai même vu de grands feuillus taillés comme s'ils avaient été aplatis. Passés de la 3e à la 2e dimension. Un décor de théâtre, on aurait dit. Et je dis taillés parce que, non, désolée de vous décevoir, les haies carrées ne poussent pas comme ça: j'ai vu les jardiniers. Dans les jardins bruxellois, on se sent comme dans ceux de la Reine de Coeur d'Alice au pays des merveilles. Jeu de carte coupeur de têtes en moins.

- Les contrôleurs dans les trains portent des casquettes beaucoup trop cylindriques et des bretelles, comme dans notre imagination (où celle des cinéastes, plutôt...).

- J'ai bu une bière dans une cathédrale.

- On me trouve cute avec mon accent et j'haïs ça. Orgueilleuse moi? Pfffff

- Karl doit commander ses condoms à la préposée au comptoir de la pharmacie. (À ceci, il insiste pour que j'ajoute que c'est gênant de commander des larges.)

- Je suis toute excitée devant une statue qui fait pipi. Ben voyons... franchement... je suis tellement au-dessus de c'est trucs de touristes moi... Tsssssss

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Histoire d'Hôtel de Ville

Tout à l'heure, à l'Hôtel de Ville où on doit s'enregistrer comme résidents, une famille s'obstinait avec les deux madames derrière le plexiglas.

- Non monsieur, je ne peux rien faire, je me tue à vous l'expliquer depuis 45 minutes: LA PETITE N'EST PAS BELGE! Demandez à l'ambassade des Philippines de lui délivrer un passeport et vous reviendrez nous voir après pour l'enregistrer ici. CETTE ENFANT N'EST PAS BELGE.

Eh ben, n'est pas Belge qui veut. Mais à voir la politesse avec laquelle on nous a servi nous, les Canadiens sont beaucoup plus Belges que les Philippins. Je gage que, même devant les fonctionnaires Philippins, les Canadiens sont un peu plus Philippins que les Philippins.

P.S. Voyez comme il était temps que je ressorte mes lunettes polarisées: les seules photos que j'ai prises sont celles de mon appartement!!! Ci-haut, mon salon, ma table de travail et un bout de table à manger. Ma chaise sur la terrasse et les cloppes de Rémi.